A quelle vitesse le temps passe t-il ?

Publié par Guillaume Desbrosse, le 16 janvier 2017   3.4k

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A quelle vitesse le temps passe-t-il ?

Si on me pose la question, je réponds sans hésiter : le temps ne passe pas, le temps ne s’écoule pas, le temps n’a pas de vitesse. Tout simplement : le temps n’existe pas. Il n’existe pas tout seul, comme substance indépendante du monde avec des propriétés propres, sur lesquelles on pourrait s’interroger. Le temps est un concept abstrait à partir des mouvements dans l’espace des entités du monde. C’est un outil de pensée, mais on n’a pas le droit de réaliser l’abstraction qui le constitue, c’est-à-dire de croire qu’il existe séparément. Le bonheur existe-t-il ? Non il n’y a que des gens heureux, ou malheureux. Mais cela a du sens de parler de bonheur : on peut en définir des mesures, on peut construire des politiques qui le favorisent… De même, en parlant de temps, nous construisons un objet qui fonctionne de façon efficace. Mais de façon ultime, il n’y a que des mouvements que nous comparons les uns aux autres, nous appuyant pour leur mesure sur un mouvement étalon de vitesse décidée constante, aujourd’hui celui de la lumière.

Alors pourquoi parlons-nous de l’écoulement du temps, pourquoi parlons-nous du temps qui file parfois trop vite pour ce que nous avons à faire ? Cela a bien un sens ? Oui, mais il faut faire un détour pour aller au fond de ce sens et en parler de façon rigoureuse. Le temps que nous éprouvons, le temps de la conscience, résulte d’une intégration – inconsciente- de tous les mouvements qui font marcher notre corps : mouvements associés aux réactions biochimiques, mouvement de l’influx nerveux dans nos neurones, mouvement de notre muscle cardiaque etc. Nous en construisons l’image mentale d’un flux, et parlons de l’écoulement du temps, que nous mettons en regard avec les mouvements extérieurs tels ceux du ciel (mis en relation in fine par les physiciens avec les mouvements de la lumière elle-même). Si le temps existe, nous n’avons de toute façon pas le droit de dire qu’il passe plus ou moins vite suivant les moments ou suivant les personnes, il se fiche de nous. Mais si nous nous permettons de le dire, c’est aussi une façon de reconnaître qu’il n’existe pas tout seul, qu’il exprime une manière de comparer divers mouvements entre eux (et il y a a priori plusieurs points de vue pour le faire). Alors, si le temps passe trop vite, c’est que la quantité des activités que nous voulons conduire, la quantité des mouvements que nous voulons effectuer, ne tient pas dans la durée des heures et des jours qui est donnée à tous également par le jeu de la terre et du soleil et servant de base implicite pour parler du temps commun à tous. Nous sommes trop gourmands.

Approfondissements

Les mots qui précèdent renvoient à de nombreux problèmes physiques et philosophiques délicats. Pour ceux que cela intéresse, les liens suivants permettent de prolonger et approfondir la réflexion :

- le paradoxe des jumeaux et la théorie de la relativité : qu’est-ce qu’une horloge ? le temps s’écoule-t-il plus ou moins vite pour l’un ou l’autre jumeau ? cela rejoint la question posée dans le présent article. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01196320/

- penser ensemble le temps et l’espace (textes parus dans la revue Philosophia Scientiae et dans la revue Parcours anthropologiques : https://philosophiascientiae.revues.org/684; https://pa.revues.org/422). Mise en œuvre d’une pensée relationnelle, celle d’un observateur situé dans le monde et qui ne peut le regarder de l’extérieur : on ne peut qu’opposer les choses les unes aux autres. Le texte précédent ne le met pas en évidence : le problème du temps n’est pas séparable de celui de l’espace, ils se discutent ensemble.

- le temps : son inexistence, ses autres propriétés : passe en revue les problèmes du temps et le fonctionnement pragmatique du concept correspondant. Le réel en soi ne contient ni le temps ni l’espace au sens habituel, comme certaines expérience de mécanique quantique montrent également. Nous les construisons dans le réel empirique. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01286466v1

- le paradigme du mouvement : met en évidence le changement de point de vue qui est demandé et discute l’apparente contradiction logique de placer le mouvement avant, et non après, l’espace et le temps. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01061765

Etc. (une revue des textes écrits par l’auteur peut être trouvé dans l’article discutant les liens potentiels entre la mécanique quantique et la relativité générale). https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00872968

Enfin, pour faire le lien avec l’exposition en cours à la Rotonde, on pourrait dire : il n’y a que des rythmes que nous comparons les uns aux autres. Pour dire bref, un rythme est une façon de comprendre le découpage d’un mouvement. La notion de mouvement, ou rythme, étalon renvoie à une convention sociale arrêtant une récursivité qui menacerait d’être sans fin : avec quel temps aurait-on pu mesurer la vitesse du temps (« on tourne en rond ») ? Le rythme étalon est celui associé à une lumière de fréquence, ou de longueur d’onde, données (grandeurs équivalentes via le postulat de constance de vitesse de la lumière…).

Merci à Guillaume Desbrosse, directeur de la Rotonde http://www.ccsti-larotonde.com/ pour son encouragement à écrire ce texte. Merci d’avance aux lecteurs pour leurs réactions critiques éventuelles.

Bernard Guy, directeur de recherche, Ecole des Mines de Saint-Etienne, Janvier 2017.