Epidémie de Covid 19 : un signal précoce nous alertant de l’atteinte des limites planétaires ?

Publié par Natacha Gondran, le 29 mai 2020   110

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Quand un athlète approche de trop près les limites de son corps, il arrive souvent que ce dernier réagisse par une blessure qui le contraint alors au repos. Quel sportif ayant poussé trop loin ses capacités ne s’est fait rappeler à l’ordre par un claquage, une tendinite, une fracture ou autre douleur l’obligeant à lever le pied ?

En écologie, il est aussi démontré que les écosystèmes nous envoient des signes lorsqu’ils sont en train d’atteindre des niveaux de dégradation tels qu’ils ne peuvent plus assurer les fonctions de régulations qui leur permettent de maintenir leur équilibre. C’est ce qu’on appelle des « signaux d’alarme précoces » (« early warning signals » en anglais). Plusieurs auteurs font le lien entre l’épidémie de Covid 19 et le déclin de la biodiversité (Grandcolas and Justine, 2020; Shah, 2020), nous invitant ainsi à considérer cette épidémie comme un signal d’alarme précoce. Le lien entre l’émergence actuelle des zoonoses et le déclin de la biodiversité est également documenté depuis quelques années (voir par exemple (Allen et al., 2016), celui entre maladies infectieuses et changement climatique commence également à l’être (Waits et al., 2018).
Ces signaux d’alarme précoces viennent nous rappeler que les capacités de la planète à absorber les pollutions et dégradations que nous lui imposons sont limitées. Et comme pour un sportif, approcher de trop près ces limites n’est pas sans danger…

Des limites planétaires à ne pas dépasser


Depuis plus de 10 ans, des scientifiques issus de disciplines et d’institutions différentes travaillent ensemble à définir à l’échelle planétaire le cadre d’un « espace de fonctionnement sûr » (SOS- Safe Operating Space, en anglais), caractérisé par des limites physiques que l’Humanité devrait respecter sous peine de voir les conditions de vie sur Terre devenir bien moins accueillantes pour la vie humaine (Rockstrom et al., 2009). Ce cadre a depuis été complété et actualisé à l’occasion de plusieurs publications, dont celles de Will Steffen et ses collègues, en 2015, dans la revue Science (Steffen et al., 2015). Ces auteurs mettent en avant la dimension holistique du « système Terre », Par exemple, l’altération de l’utilisation des sols et des cycles de l'eau rend les systèmes plus sensibles aux changements climatiques. Les modifications de trois grands systèmes globaux de régulation sont aujourd’hui bien documentés : l’érosion de la couche d’ozone, le changement climatique, et l’acidification des océans. D’autres cycles, plus lents et moins visibles, régulent la production de la biomasse et de la biodiversité, contribuant ainsi à la résilience des systèmes écologiques : les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, le cycle de l'eau douce, les changements d'utilisation des sols et l'intégrité génétique et fonctionnelle de la biosphère. Enfin, deux phénomènes présentent des limites qui ne sont à ce jour pas quantifiées par la communauté scientifique : la pollution atmosphérique par les aérosols et l’introduction d'entités nouvelles (chimiques ou biologiques, par exemple) (Boutaud et Gondran, 2020).

Ces sous-systèmes biophysiques réagissent de façon non-linéaire, parfois brutale, et sont particulièrement sensibles lorsque l’on s’approche de certains seuils. Les conséquences du dépassement de ces seuils risquent alors d’être irréversibles et pourraient, dans certains cas, conduire à des changements environnementaux démesurés.
Plusieurs limites planétaires déjà dépassées, d’autres sur le point de l’être  

Selon Steffen et ses collègues (2015), les limites planétaires sont déjà dépassées pour le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore et le changement d’utilisation des sols. On s'approche également dangereusement des limites en ce qui concerne l’acidification des océans. En ce qui concerne le cycle de l’eau douce, si W. Steffen et ses collègues considèrent que la limite n’est pas encore atteinte à l’échelle mondiale, le Ministère de la transition écologique et solidaire constate que le seuil est déjà franchi au niveau de la France (CGDD, 2019). Ces dépassements ne pourront pas se prolonger indéfiniment sans menacer les équilibres du système Terre. D’autant que ces processus sont intimement liés les uns aux autres. Par exemple, transgresser les limites d'acidification des océans ainsi que celles des cycles de l'azote et du phosphore limitera, à terme, la capacité des océans à absorber le carbone atmosphérique. De même, l’artificialisation des terres et la déforestation diminuent la capacité des forêts à séquestrer le carbone, et donc à limiter le changement climatique. Mais elles réduisent aussi la résilience des systèmes locaux face aux changements globaux…

Représentation des neuf limites planétaires (traduit de (Steffen et al, 2015))


Agir au plus vite pour éviter le risque de modifications profondes des conditions biophysiques

Les ressources biologiques dont nous dépendons subissent des transformations rapides et imprévisibles à l’horizon de quelques générations humaines, qui risquent de provoquer un effondrement des écosystèmes (Barnosky et al., 2012), des pénuries alimentaires ainsi que des crises sanitaires qui pourraient s’avérer bien pires que celle que nous connaissons aujourd’hui. Les principaux facteurs à l'origine de ces impacts planétaires sont clairement identifiés : il s’agit de la croissance de la consommation de ressources, la transformation et la fragmentation des habitats naturels et la consommation d’énergie. Il est également largement établi que les pays les plus riches sont majoritairement responsables des pressions écologiques qui sont à l’origine de l’atteinte des limites planétaires… alors que les pays du Sud, plus pauvres, sont majoritairement victimes des conséquences de ces dégradations.
Regarder l’épidémie que nous connaissons actuellement comme un signal d’alarme précoce devrait nous inviter à prendre des mesures rapides afin d’éviter de transgresser les limites planétaires. L’épisode de crise sanitaire que nous connaissons a montré que des décisions politiques fortes pouvaient être prises afin de respecter une limite – celle, par exemple, du nombre lits disponibles pour accueillir des malades. Saurons-nous en faire autant avec les limites planétaires ?

Natacha Gondran et Aurélien Boutaud

Références

Allen, T., Murray, K., Zambrana-Torrelio, C., Morse, S., Rondinini, C., Presti, V.D.M.L., Olival, K., Daszak, P., 2016. Global correlates of emerging zoonoses: Anthropogenic, environmental, and biodiversity risk factors. International Journal on Infectious Diseases. Dis. 53, 21. https://doi.org/10.1016/j.ijid...
Boutaud, A. , Gondran, N., 2020. Les limites planétaires, La Découverte. ed, Repères. Paris.
CGDD, (Commissariat Général au Développement durable), 2019. Rapport de synthèse. L’environnement en France, La Documentation Française. ed.
Grandadam, S., 2020. Urgence. En Colombie, les chiffons rouges de la faim. Courrier International
Grandcolas, P., Justine, J.-L., 2020. Covid-19 ou la pandémie d’une biodiversité maltraitée. The Conversation.
Rockstrom, J., Steffen, W., Noone, K., Persson, A., Chapin, F.S., Lambin, E.F., Lenton, T.M., Scheffer, M., Folke, C., Schellnhuber, H.J., Nykvist, B., de Wit, C.A., Hughes, T., van der Leeuw, S., Rodhe, H., Sorlin, S., Snyder, P.K., Costanza, R., Svedin, U., Falkenmark, M., Karlberg, L., Corell, R.W., Fabry, V.J., Hansen, J., Walker, B., Liverman, D., Richardson, K., Crutzen, P., Foley, J.A., 2009. A safe operating space for humanity. Nature 461, 472–475. https://doi.org/10.1038/461472...
Shah, S., 2020. Contre les pandémies, l’écologie. Monde Diplomatique.
Steffen, W., Richardson, K., Rockstrom, J., Cornell, S.E., Fetzer, I., Bennett, E.M., Biggs, R., Carpenter, S.R., de Vries, W., de Wit, C.A., Folke, C., Gerten, D., Heinke, J., Mace, G.M., Persson, L.M., Ramanathan, V., Reyers, B., Sorlin, S., 2015. Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet. Science 347, 1259855–1259855. https://doi.org/10.1126/scienc...
Waits, A., Emelyanova, A., Oksanen, A., Abass, K., Rautio, A., 2018. Human infectious diseases and the changing climate in the Arctic. Environment International. 121, 703–713. https://doi.org/10.1016/j.envi...

Natacha Gondran est professeur à Mines Saint-Étienne et membre de l'UMR 5600 Environnement Ville Société du CNRS.
Aurélien Boutaud est docteur en sciences de la Terre et de l’environnement et chercheur associé à l'UMR 5600 Environnement Ville et société du CNRS.
Ils sont les coauteurs de « Les limites planétaires »  (La Découverte, 2020) et de « L’Empreinte écologique » (La Découverte, rééd. 2018).