Faut-il promouvoir un dissensus climatique ? Il n’empêche pas la modération !

Publié par Bernard Guy, le 31 juillet 2021   680

Xl pour dissensus climatique

Lors du dernier Cercle Philo organisé par la Rotonde (Centre de culture scientifique technique et industrielle de la Loire, Ecole des Mines de Saint-Etienne), nous avons parlé de l’Anthropocène (1) : cette époque géologique (en attente d’un baptême officiel par la Commission internationale de stratigraphie) se marque par une empreinte majeure de l’homme sur notre terre. L’influence humaine se manifeste autant par des pollutions (produits chimiques de toutes sortes, pesticides, matières plastiques…), le dérèglement des cycles du phosphore, de l’azote et de l’eau douce, l’acidification des océans, la modification des sols, l’augmentation des aérosols et particules fines dans l’air et l’érosion de la biodiversité, que par de possibles altérations du climat (qui n’en sont qu’un aspect). Pour une large vision de ces questions, on pourra se reporter au livre d’Aurélien Boutaud et Natacha Gondrand : Les limites planétaires (2). La question climatique en particulier nous inquiète tous. En tant que citoyen, je me sens solidaire de ceux que le changement climatique met à l’épreuve, et suis prêt à prendre ma part dans les transformations de mode de vie permettant d’améliorer, si cela se peut, la situation. En tant que géologue, je suis aussi interrogé par l’alternance des périodes glaciaires et interglaciaires depuis quelques deux millions d’années, voyant diminutions et remontées des températures, des teneurs en CO2, du niveau de la mer, formation et disparition de calottes glaciaires, avant l’intervention notable de l’homme.

Dans le dernier Cercle Philo, je disais à plusieurs reprises : « je souhaite comprendre, le débat n’est pas clos ». Je ne pensais pas si bien dire. Depuis cette date, deux publications importantes apportent des éléments à verser au dossier.

Dans la première (3), Pascal Richet (Institut de Physique du Globe de Paris) analyse les variations de températures et de teneurs en CO2 lors des périodes glaciaires et interglaciaires depuis un peu plus de 400 000 ans, telles qu’on les évalue à partir des glaces du forage Vostok dans l’Antarctique. L’auteur met en évidence des contradictions entre les enseignements retirés de la glace (par exemple et pour dire bref, la température précède la montée de la teneur en CO2) et les conclusions issues des modèles climatiques du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) indiquant que, pour les deux derniers siècles, la teneur en CO2 précède et entraîne l’augmentation des températures (effet de serre (4)). Ce faisant, P. Richet pose les termes d’une controverse scientifique, à l’exemple d’autres grandes controverses montrées par l’histoire des sciences.

Dans la seconde publication (revue Research in Astronomy and Astrophysics (5)), vingt-trois physiciens de l’atmosphère de divers laboratoires du monde entier, discutent du rôle possible du soleil dans les changements climatiques récents et posent la question d’une mauvaise appréciation de ce rôle par les experts du GIEC, au profit de la seule influence humaine.

Déchiré entre la solidarité avec ses concitoyens et sa raison, quel scientifique exigeant rapporterait ces informations sans état d’âme (et je sais que l’on ne peut distinguer à première vue un doute sain scientifique d’un doute pervers manipulateur) ? Je ne suis assurément pas le premier à me trouver devant telle situation. Si les auteurs des articles cités à l’instant ont tort, on oubliera vite ce que l’on considérera comme une péripétie dans des querelles d’experts. Mais peut-on envisager que ces scientifiques posent de vraies questions (parmi de nombreuses autres) ? Allons-nous les taire ?

On peut schématiser le propos en distinguant deux volets. D’un côté, les hommes politiques, le grand public, les médias, peuvent se dire : « encore des arguties de spécialistes, qui croire ? » Je veux bien admettre alors que, du point de vue des décideurs, il faut arbitrer : dans le doute prenons, ce qui est le plus vraisemblable, et qui ferait consensus, au sens du panel du groupe d’experts. Le rapport du GIEC déclare : « il est très probable que l’homme est responsable du changement climatique ». Mais, d’un autre côté, en tant que scientifique, j’estime de mon devoir de mettre sur la table les différents points qui posent problème ; comme les auteurs des articles précédents le disent chacun à leur façon, la recherche du consensus risque d’occulter les résultats et discussions permettant de comprendre finement ce qui se passe (voir aussi le livre de Chantal Mouffe, (6)).

Comment avancer en respectant toutes les parties ? Ecrit-on un tel billet pour s’entendre dire : « voilà un nouveau Trump » (quand bien même on pourrait se sentir flatté d’être placé sur la même marche que le président d’une grande puissance !). Soyons raisonnable, la violence verbale ne mène nulle part. Ne craignons pas de remettre sur le métier les divers modèles en jeu dans l’effet de serre (ou précisément le forçage radiatif) ; examinons les arguments un par un, et continuons d’avancer. Avec Edgar Morin (7)), vivons les contradictions de façon positive, tant pour chercher des points de vue « méta » que pour progresser dans l’analyse et trancher (voir aussi (8)). Et, si l’on veut bien examiner une contradiction, la discussion permet souvent de la fractionner en petites marches plus facilement franchissables.

En tout état de cause, lequel des propos qui précèdent devrait-il nous détourner de la modération ? – Aucun ! La modération est salutaire ! Et les décisions, prises partout dans le monde, vont dans ce bon sens, même si certains les jugent trop timides. Appelons à la rescousse notre frère François d’Assise (« patron des écologistes ») ; il ne disposait ni de forages dans l’Antarctique pour évaluer températures et teneurs en CO2, ni de supercalculateurs pour faire des hypothèses sur le futur de l’atmosphère ; cela ne l’empêchait pas de respecter « notre sœur mère la terre » (9) (on peut même imaginer qu’aujourd’hui, il n’abuserait pas de l’avion dans ses voyages !). Suivons son exemple et, si ce n’est pour le carbone, diminuons drastiquement l’exploitation des ressources fossiles non renouvelables : c’est un soulagement pour notre terre. Soyons aussi respectueux des hommes, depuis les scientifiques qui cherchent, jusqu’aux politiques qui doivent conduire les peuples, commençant par ceux qui souffrent de changements auxquels il faut s’adapter et aider à s’adapter, d’où qu’ils viennent (et possiblement tenter de les retenir !). Et soyons respectueux de la raison : les freins au débat scientifique sont à mettre dans la liste des maux annoncés au début de ce texte.

Remerciements : l’auteur remercie toutes les personnes avec qui il a pu débattre ces délicates questions ; et la « disputatio » n’est donc pas close ! Merci au très jeune artiste (encore inconscient de ce qui nous arrive) pour l’image visible en devanture.

Notes

  • Cercle philo sur l’Anthropocène (11 mai 2021)
  • https://www.youtube.com/watch?...
  • Aurélien Boutaud et Natacha Gondrand : Les limites planétaires, Editions La découverte, 2020 ; https://www.editionsladecouver...
  • Article dans la revue History of Geo and Space Sciences, 2021 : The temperature CO2 connection : a reappraisal of ice-core messages ; en vous rapportant au site présentant l’article, vous devinerez que la rédaction de la revue a reçu après coup des pressions pour enlever l’article et empêcher qu’un débat contradictoire puisse avoir lieu (l’article a été retiré momentanément avant d’être remis avec un avertissement).
  • https://hgss.copernicus.org/articles/12/97/2021/
  • Rapport du GIEC : Climate change 2013. The physical science basis. Intergovernmental panel on climate change (IPCC).
  • Connolly et al. (2021) How much has the sun influenced northern hemisphere temperature trends? An ongoing debate. Research in astronomy and astrophysics.
  • http://www.raa-journal.org/raa...
  • Chantal Mouffe : L’illusion du consensus, 2016, Editions Albin Michel.
  • https://www.albin-michel.fr/ou...
  • Edgar Morin : voir ses divers travaux et interventions. Par exemple : Introduction à la pensée complexe, Editions du Seuil, 2005.
  • Bernard Guy (coordination) Actes des Ateliers sur la contradiction, Presses des Mines, Paris (quatre volumes depuis 2011).
  • https://www.pressesdesmines.co...
  • Pape François, 2015 : Loué sois-tu (Laudato Si’), Sur la sauvegarde de la maison commune ; encyclique