Entretien avec Jacques Santini

Publié par Alexandre Saffre, le 4 octobre 2017   970

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Entretien complet de Jacques Santini, faisant suite à l'article dans "Soucoupe Volante" numéro 3.

Grand joueur de football en France et entraineur, notamment de l’équipe de France, Jacques Santini nous explique son parcours. L'occasion également de se remémorer l'histoire des poteaux carrés qui a marqué toute une génération dans l'hexagone.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis un ancien joueur de football professionnel. J’ai été repéré par l’ASSE, le club de Saint-Étienne, à l’âge de 16 ans. J’y ai passé 13 années en y remportant quelques trophées et en y disputant une finale de coupe d’Europe, l’équivalent d’une finale de Ligue des Champions actuelle. A 33 ans, je suis devenu entraîneur et après avoir entraîné quelques clubs en France, j’ai réussi à devenir sélectionneur de l’équipe de France entre 2002 et 2004.

Comment êtes-vous arrivé dans le monde du football ?

Natif d’un petit village du Doubs, le football a toujours été présent dès mon plus jeune âge. J’ai dû commencer dès l’âge de 6/7 ans. Mon père était un responsable du club de football du village. A l’époque, il y avait moins de possibilité de métiers pour les jeunes. Donc nous regardions ce que les parents faisaient. Le plaisir de jouer à ce sport combiné aux quelques gènes paternels ont fait que j’ai définitivement pris le chemin du football professionnel.

Jacques Santini, en 2004. Copyright : flickr.com


Actuellement, comment devient-on professionnel ? Auriez-vous un conseil pour les plus jeunes ?

Aujourd’hui, il existe des centres de formation où des apprentis footballeurs arrivent de plus en plus jeunes, dès fois à l’âge de 13 ans. Ces centres sont mieux adaptés pour recevoir les jeunes enfants. Ils sont alors logés dans des appartements en ville au sein de familles d’accueil et ils peuvent voir leurs parents toutes les une ou deux semaines. C’est  une bonne évolution. Me concernant, lorsque je suis parti à Saint-Étienne pour tenter de devenir professionnel, je ne pouvais voir mes parents qu’une fois tous les 7 mois environ. C’était donc beaucoup de sacrifice et beaucoup de travail pour percer dans ce monde. Le travail est la notion la plus importante pour réussir.  Finalement, cela a payé puisque je suis passé du stade de mon petit village à l’ambiance du stade Geoffroy Guichard en quelques années. Cela reste pour moi un stade magnifique.

D’ailleurs, votre longue carrière de joueur et d’entraîneur vous a amené à visiter de beaux stades et de grands joueurs…

Oui, au cours de ma carrière, j’ai eu la chance d’aller dans des stades magnifiques comme le Camp Nou à Barcelone mais aussi à Munich, Milan, Benfica, Madrid... le football m’a fait voyager ! Il m’a aussi permis de faire de fabuleuses rencontres. Lorsque j’étais joueur, je me souviens de Salif Keita et de sa gentillesse envers les jeunes (ndlr : Keita était un grand joueur des années 1970 surnommé « La panthère noire ». C’est d’ailleurs ce joueur qui est à l’origine de l’emblème de l’ASSE, la panthère). Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir sous mes ordres Zinedine Zidane et Alberto Marcico, deux joueurs capables d’exécuter des gestes techniques extraordinaires. J’ai aussi eu beaucoup de plaisir à entraîner Alain Fiard, le capitaine de Lille. C’était un modèle pour ses partenaires, grâce à son travail et sa rigueur. C’est un bon exemple pour montrer qu’il n’y a pas que la technique et le génie qui sont importants pour réussir.

Et maintenant, il me semble que vous avez fait un retour aux sources ?

Effectivement, je donne un coup de main aux éducateurs du club de mon petit-fils. J’entraîne des enfants de 10 et 11 ans. Le plus important à cet âge-là n’est pas la performance mais c’est surtout de prendre du plaisir. J’essaye de transmettre des valeurs collectives et de travail comme le respect du partenaire et le respect de l’adversaire. Je prends ainsi beaucoup de plaisir à apporter mon expérience auprès des jeunes.

Revenons sur votre époque de joueur à Saint-Étienne. Quelle était la place du football dans la région à ce moment-là ?

Le football français vivait dans les années 1970 une période difficile, ses clubs n’étaient pas performants en coupe d’Europe et l’équipe de France ne réussissait pas à obtenir des résultats significatifs. Notre équipe a commencé à avoir des résultats en coupe d’Europe à ce moment précis. Je pense que nos résultats, notre maillot vert singulier et surtout les valeurs du club de Saint-Étienne que sont le travail, le respect et la solidarité ont fait que les Français se sont retrouvés en nous. Il y avait alors une ferveur énorme autour des Verts et de notre épopée.

 

Santini (à gauche) avec l'ASSE en 1976. Auteur : NL-HaNA, ANEFO

Et avec cette équipe, vous atteignez la finale de la coupe d’Europe (devenue la Ligue des Champions).

Pour un club, la Ligue des champions est la plus grande compétition de football. Nous avons atteint la finale en 1976. Mais attention, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Notre équipe a franchi les étapes les unes après les autres pour en arriver à ce stade de la compétition. Il y a eu beaucoup de travail de l’ensemble des joueurs pour se retrouver là. Pour faire un parallèle avec notre époque, nous n’avions pas dans notre équipe de Messi, de Cristiano Ronaldo ou de Griezmann. Mais à chaque poste, il y avait un joueur important, un maillon essentiel de la chaîne et c’est avec une grande solidarité que nous sommes arrivés en finale contre le Bayern Munich. Nous n’étions pas favoris et nous avons perdu la finale par un but à zéro. Nous méritions de gagner au vue du match mais même si la défaite est une déception, j’éprouve une satisfaction personnelle d’être arrivé à ce stade, devant des millions de téléspectateurs et d’avoir pu rendre fière ma famille.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire des poteaux carrés ?

Le souvenir des poteaux carrés est douloureux et magnifique à la fois. Lors de la finale de la coupe d’Europe, les poteaux sont carrés dans les cages. À la  39ème minute, un coéquipier me fait un centre avec une trajectoire enroulée. En bout de course, je frappe le ballon de la tête. Le ballon monte rapidement, frappe la barre transversale, change de trajectoire et sort de la cage. C’était notre deuxième poteau et nous perdons le match ! Certains pensent que des poteaux ronds auraient permis au ballon de rentrer et que nous aurions gagné la coupe d’Europe.

Et vous, pensez-vous que ce ballon serait rentré  avec des poteaux ronds?

Entre la trajectoire liftée du ballon et sa trajectoire, je ne crois pas que le ballon serait rentré. Mais seul un devin pourrait prétendre savoir la vérité ! J’ai essayé de recréer cette action à l’entraînement sur des poteaux ronds et le ballon est également ressorti. C’est une grande déception mais pas mon pire souvenir de carrière.

ET D’APRÈS LA SCIENCE ? Lorsque le ballon tape la transversale d’un but, il y a un principe d’action-réaction. Le ballon exerce une action sur la barre qui réagit en envoyant le ballon dans une autre direction : avec un poteau carré, le ballon est renvoyé vers l’extérieur. Avec un poteau rond, il peut être renvoyé vers l’extérieur ou vers l’intérieur. Cela dépend de l’angle du ballon et de son effet. Le principe de l’action / réaction s’exerce sur nous tous les jours. Par exemple, pour marcher, le sol réagit à notre action et propulse nos pas…