Espace, temps, thermodynamique, sciences sociales : échos d’un congrès en ligne

Publié par Bernard Guy, le 17 juillet 2020   270

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Du fait de la « crise sanitaire », j’ai participé à distance à un congrès international auquel j’étais initialement invité, aux USA. Cette expérience fut intéressante, tant par ses aspects positifs, que par ses caractères surprenants et ses limitations.

Aspects positifs : économie d’argent (tout le monde ne peut s’offrir un congrès dans un pays lointain), épargne de fatigue (les interminables queues dans les aéroports, les décalages horaires, les heurts des voyages ont du charme, mais tout de même), « respect de la planète ». Et toute une série de points relatifs à l’échange intellectuel : on s’adresse en direct à des personnes dispersées dans le monde entier, chacune chez elle à une heure différente de la sienne. On pénètre dans leur intérieur : un bureau de travail avec des livres, un salon avec des bibelots, un bout de jardin… Chacun a la tenue de son choix : certains avaient opté pour une tenue rigoureuse, d’autres pour la décontraction. Je me rappelle la belle robe et la barbe blanches d’un vieux professeur de chimie de l’Université de Karachi, dans un intérieur très simple, aidé à la technique par de jeunes élèves (serait-il venu « en présentiel » ? j’en doute). Le nombre de personnes présentes en même temps varie entre une petite centaine pour les sessions plénières, à quelques dizaines pour les sessions en parallèle : la liste complète des présents est consultable, ce qui n’est pas le cas dans une salle en vrai où les noms des gens ne sont pas collés sur leur front. On peut se concentrer sur les diapositives qui nous sont montrées. On peut même en cours de route, « chatter », c’est-à-dire taper sur son clavier des remarques, poser des questions, que les autres congressistes, y compris le présentateur, peuvent lire (on peut aussi choisir de « chuchoter » ses confidences à une personne particulière, sans parler aux autres) : voilà qui est impossible en « live ». Lorsqu’un échange de questions se fait, on voit le visage de l’interlocuteur comme si on était tout près de lui, alors que dans un grand amphithéâtre, il est parfois bien loin. On peut à loisir pendant l’exposé, regarder aussi bien les diapositives présentées que la figure de l’orateur dans son gîte. Autre avantage enfin, différé : l’enregistrement de la communication, sans besoin d’un opérateur ni d’un appareillage spécialement dérangés. Cela permet, lors du visionnage ultérieur, de pouvoir s’arrêter à loisir sur tel point et l’examiner à son rythme (*).

Des aspects surprenants, des perplexités : la première fois où l’on rencontre les gens présents, on voit leur nom, mais on ne sait pas dans quel temps ils sont, c’est à dire où ils résident sur notre terre (les yeux bridés par exemple nous dirigent vers l’extrême orient, mais on peut se tromper : les chercheurs américains viennent du monde entier). Par ailleurs, on fait coexister un monde, le francophone par exemple où je demeure, avec le grand monde anglophone universel. On expérimente une sorte de don d’ubiquité : je marche dans ma rue de Saint-Etienne, et, dans quelques minutes, je serai ailleurs, dans une multitude d’ailleurs. A la fois dans une salle virtuelle où je commence à  rassembler tout le monde en imagination, du côté de Boston, mais aussi (et en même temps) dans une série de villes, au gré des communications et des échanges de questions : Chicago, Singapour, Berlin, Budapest, Lagos…. Ne pourrait-on tout de même pas se fixer quelque part ? Y aurait-t-il une raison matérielle de choisir un point de chute ? Un serveur numérique par exemple dans le Massachusetts, plus puissant que les autres, qui rallie toutes les connexions ? Ou faut-il décidément penser à une collection d’ordinateurs sans hiérarchie, laissant notre esprit vagabonder ? Il faudra interroger un informaticien…

Et les limitations ? Oui, un gros inconvénient tout de même : le congrès en ligne ne remplace pas la multitude de discussions que, dans une manifestation en présentiel, on a avec les uns et les autres, dans les couloirs, lors des repas, dans telle rencontre par hasard : « tiens, j’ai bien aimé votre présentation, est-ce que vous pourriez m’expliquer ce que vous avez dit à la fin ? ». Ou lors de digressions bien éloignées de la thermodynamique... Certains disent que les communications à un congrès ne sont qu’un prétexte, et que le plus important est l’expression de cette humanité en direct, source de motivation pour continuer à apprendre, germe de collaboration, etc. C’est d’ailleurs pour cette raison que, dans la semaine qui a suivi notre colloque, j’ai suscité une réunion « Zoom » avec deux personnes aperçues une fois sur mon écran, pour mieux rediscuter de façon informelle avec elles (certes encore devant ma machine…). Avec les échanges en ligne, nous avons aussi l’illusion que la bonne science est seulement dans les mots et les formules, coupée de toute désignation, de toute inscription corporelle, de toute émotion ? Si je veux travailler dans l’avenir avec telle personne, il sera mieux que je la rencontre un jour en vrai... Enfin, c’est un peu hors sujet, un congrès en ligne nous fait manquer tout l’aspect « culturel » du déplacement en dehors de son pays.

En conclusion, faut-il préférer l’une à l’autre formule, un colloque en ligne ou en présentiel ? A mon sens, il nous faut les deux : il faut rajouter aux rencontres « classiques » ces nouvelles formules, si souples, si « faciles » et économes, conséquence heureuse du confinement et des progrès de la technique ; on aurait tort de s’en priver. Il faut alterner les unes et les autres…

 

Travaux pratiques. Si l’un ou l’autre lecteur est intéressé à vérifier par lui-même ce que je viens de dire, ou au moins sur quelque point, voici les liens vers deux vidéos des communications que j’ai présentées (vous pouvez sauter à la fin pour voir comment se tiennent les dialogues avec les chercheurs dispersés…) :

In what sense can we say that movement precedes space and time ? (conférence invitée)

https://www.youtube.com/watch?v=dGq45kY1jec&feature=youtu.be

Exploring the links between thermodynamics and social sciences: the contribution of my understanding of the space and time relationships


Ces communications m'ont valu la "Arthur Iberall Gold Medal":  https://iaisae.org/index.php/honors/

(International conference “Thermodynamics 2.0”, International Association for the Integration of Science and Engineering, Massachusetts, 22-24 june, 2020)

 

(*) Je rajoute en note, mais ne le répétez pas: pendant les exposés, on peut se lever et aller faire un tour ailleurs, tout en confiant à son ordinateur le soin de monter la garde et assurer la continuité de présence de ses icônes (une personne est présente simplement par son nom sur une affichette). Personne n’y verra rien : vive la technique ! Il n’y a rien à faire de spécial : pour améliorer les échanges par le réseau internet, l’habitude est prise de couper son micro et sa caméra quand on n’en a pas besoin (et pour parler on s’« unmute oneself »). Je m’en vais et abandonne cette communication : je me dis qu’elle est moins intéressante, ou je proclame (à tort) qu’elle ne m’apporte rien ; ou c’est l’excuse de la fatigue : gare au surmenage, il est bientôt minuit - le congrès se fait à l’heure de la côte est américaine-.