Famille et bande-dessinée : des bulles et des liens

Publié par Camille Roelens, le 9 septembre 2019   53

Xl rahan 23 soleil toulon 2009 p. 178

Commençons par quelques constatations préalables quant à ce qu’implique, pour un.e auteur.e de bande dessinée la paternité ou la maternité de ses créatures.

Il n’est pas rare, tout d’abord, dans le cas de personnages ayant tout particulièrement marqué la carrière de leur créateur, que l’on désigne ce dernier comme le « père » ou la « mère » des héros en question, comme pour marquer la profondeur du lien qui les unit. À ce titre Hergé est autant le père de Tintin que Tove Jansson est la mère de Moumines (l’un comme l’autre exprimeront d’ailleurs à plusieurs reprises la difficulté qu’a parfois représentée pour eux ce lien indissoluble). Outre cette présence des dimensions de filiations dans la création de bandes dessinées elles-mêmes, le thème de la famille se signale par : son omniprésence dans un très grand nombre d’albums et de séries ; une extrême diversité de saisies par les auteurs. 

 

Il arrive, ensuite, que la BD se fasse en famille. Robert Crumb a ainsi travaillé à de nombreuses reprises avec son épouse, la dessinatrice de comics Alina Kominsky-Crumb. Le volume intitulé The Complete Dirty Laundry Comics, publié en 1993 avec la collaboration de leur fille Sophie, rassemble nombre de leurs travaux communs.

 

Les frères François et Luc Schuiten ont réalisé ensemble entre 1981 et 1990 Les Terres creuses (3 volumes), Julien et Laurent Bonneau collaborent depuis le début de leur série Metropolitanen 2010, comme le font Frédéric et Julien Maffre, en particulier sur la sérieStern. Delphine Hermans et sa sœur Anaëlle réalisent ensemble Les Amandes Vertes, lettres de Palestine(2011) puis Avant d’oublier(2014), album dont la question de la transmission générationnelle constitue le cœur scénaristique.

Une même série est parfois « transmise » de père en fils entre plusieurs auteurs successifs, comme lorsque Jean-François Lécureux reprend la série Rahan à la mort du scénariste orignal, son père Roger Lécureux. 

De telles dynasties peuvent également être conflictuelles. Les conflits et désaccords artistiques inhérents aux œuvres réalisées par Gorō Miyazaki au sein des studios Ghibli, fondés et dirigés par son père, le célèbre dessinateur et réalisateur Hayao Miyazaki, l’ont montré. Ils furent particulièrement vifs autour de la réalisation par Gorō du film Les Contes de Terremer, pour partie inspiré du manga Le Voyage de Shuna(1983), publié par son père.

 

Outre cette présence des dimensions de filiations dans la création de bandes dessinées elles-mêmes, le thème de la famille se signale par : son omniprésence dans un très grand nombre d’albums et de séries ; une extrême diversité de saisies par les auteurs. Quelques catégories et thématiques peuvent néanmoins être dégagées à partir de ces multiples traitements.

 

Remarquons tout d’abord que la mise en scène de la famille a très longtemps, en particulier dans la bande dessinée franco-belge, signifié la consécration et la valorisation de la famille traditionnelle conçue sur le modèle suivant : le père travaille à l’extérieur, la mère reste généralement au foyer et s’occupe principalement des enfants, les filles sont plus calmes que les garçons, les loisirs comme les caractères sont stéréotypés et genrés. La famille Legrand dessinée par Hergé dans Jo, Zette et Jockoest ainsi tout à fait archétypale de ce modèle (père ingénieur, mère au foyer, un garçon, une fille, un animal de compagnie). 


Ce modèle reste très présent quand sont mis en scène des héros juvéniles, du type de Titeuf. Les différentes intrigues et situations humoristiques gravitent autour des expériences familiales, scolaires, amicales, voire « sentimentales » du personnage principal (lequel donne souvent son nom à la série). D’autres personnages complètent parfois la photo de famille, eux aussi largement stéréotypés, par exemple un grand-père incarnant pour l’enfant, au cœur de l’univers fictionnel, une forme d’autorisation à la transgression des règlements posés par les parents et les enseignants. Les grands-pères respectifs du Petit Spirou et de Cédric en sont de bons exemples. À l’inverse, les rapports entre Toupet(le bébé-héros de Christian Godard et Albert Blesteau) et son grand-père sont conflictuels, ce qui constitue l’un des ressorts comiques de la série.

Des séries plus récentes, comme Les Sisters(où l’auteur William met en scène ses deux filles, Marine et Wendy), ou Dad(débutée en 2015 par Nob et mettant en scène un père célibataire), permettent de mesurer l’évolution des représentations parentales dans nos sociétés. L’exercice par la femme d’une profession libérale ou artistique pouvant s’exercer à domicile ouvre également de nouvelles possibilités de scénarios mettant néanmoins en scène les relations avec les différents membres de la famille de l’héroïne (Mari, enfants, parents, beaux-parents…), comme dans les récits d’auto-fiction de Margaux Motin. Little Kevin, de Coyote, se déroule dans une famille moins conventionnelle, au sein de l’univers culturel de la moto, et l’auteur ne craint pas d’y aborder la thématique de l’homosexualité et de l’homophobie dans les sociétés contemporaines. Plus récemment (2015), Mik Mayer a proposé, dans Mes papas et moi, un investissement du thème de l’homoparentalité masculine. L’homoparentalité féminine est, elle, évoquée dans Dykes to Watch Out For (traduit en français par Lesbiennes ou Gouinesà suivre), série publiée à partir de 1983 par Alison Bechdel (créatrice du « test de Bechdel », visant à évaluer le caractère sexiste d’une œuvre cinématographique).

 

La mort violente de membres de leur famille peut avoir une influence décisive sur le destin des héros, et tout particulièrement des super-héros. Bob Kane et Bill Finger font de l’assassinat de ses parents sous ses yeux (par le criminel Joe Chill dans les rues de Gotham City) la source de la détermination du petit Bruce Wayne à combattre le crime en tant que Batman. C’est de même le meurtre par un cambrioleur de son oncle et père adoptif Benjamin Parker qui décide Peter Parker à mobiliser ses pouvoirs pour se faire justicier et devenir le fameux Spiderman, dans les comics de Stan Lee et Steve Ditko.

Les héritiers, qui accèdent du fait de la mort de leurs ascendants à de nouvelles responsabilités, sont une autre catégorie de héros récurrents. Largo Winch hérite ainsi du groupe W, fondé par son père adoptif Nerio, dont la mort marque le début des aventures de ce jeune milliardaire iconoclaste (narrées par Philippe Francq et Jean Van Hamme). Il est successivement confronté à des antagonistes variés (concurrents, états autoritaires, personnes lui vouant une haine personnelle) et finalement au propre fils de sang de Nerio, dont il avait longtemps ignoré l’existence, dans le diptyque Mer Noire (2010)/ Colère rouge(2012). Dans Les Chemins de Compostelle, de Jean-Claude Servais, deux des quatre héros prennent ces routes de pèlerins à la suite de la perte d’un membre de leur famille. On apprend en effet dans le premier tome, Petite Licorne, que la guide de haute-montagne Alexandre a perdu sa fille dans un accident de la route et que le grand-père alchimiste de Blanche vient de se suicider.

L’entrée de descendants dans les cases peut aussi se faire du « vivant » de leur célèbre ascendant. Philippe Geluck, le « père du Chat », a récemment adjoint à ce dernier (en collaboration avec Serge Dehaes) un héritier présomptif et dès à présent associé : Le fils du chat, nouvelle série permettant de toucher un public plus jeune. Ce nouveau héros rejoint ainsi (entre autres) Gastoon (le neveu de Lagaffe qui reprend de manière éphémère le flambeau dans deux albums signés par Yann, Jean et Simon Léturgie en 2011-2012), Le Petit Spirou, auquel Tome et Janry ont donné une existence indépendante de son aventurier de père, ainsi que Jolan et Louve, enfants de Thorgal et ayant désormais chacun leur propre série au sein de la saga fleuve.

L’entrée en scène d’un membre de la famille oublié ou plus jeune peut également être le ressort scénaristique permettant de faire sortir un héros de sa retraite. La Quête de l’oiseau du Temps, de Régis Loisel et Serge Le Tendre, en donne un bon exemple : le chevalier Bragon reprend les chemins de l’aventure (pour servir à nouveau son amour de jeunesse, la princesse-sorcière Mara), suite à la rencontre de celle que la princesse lui présente comme leur fille, Pelisse. Bragon la rencontre au début de La Conque de Ramor(1983), premier tome du cycle de La Quête, et la perd à la fin du dernier tome de ce cycle, L’œuf des ténèbres(1987). Son glissement dans la folie résultant de cette perte pourrait, selon Régis Loisel, être l’objet d’un nouveau cycle, Après la quête. On apprend également dans le préquelle de la série, Avant la quête, que Bragon fut indirectement responsable de la mort du père de Mara et de sa propre mère, évènement tragique qui les a séparés, lui et la princesse.

 

Certains auteurs choisissent explicitement des familles pour héros éponymes de leurs albums.  Parmi elles, citons Christophe et La famille Fenouillard(Christophe, 1964), petits-bourgeois français de la fin du XIXème siècle découvrant les États-Unis, ou encore les agriculteurs maladroits de La famille Bottafoin(Martial, 1988). Jean-Marc Reiser croquait, pour sa part, les aventures de La famille Oboulot en vacances(1989), critiquant les vicissitudes du tourisme de masse par la même occasion.

Le family stripest, plus fondamentalement, un genre canonique de la bande dessinée américaine. Bringing Up Father, crée en 1913 par Georges McManus, fait partager au lecteur le quotidien d’un couple d’immigrés irlandais, Jiggs et Maggie, entretenant un rapport radicalement différent au rêve américain et à la respectabilité sociale. Blondie, crée par Chic Young en 1930, se centre sur la vie familiale de l’office managerDagwood Bumstead (ainsi que sur ses mésaventures professionnelles), entouré de sa femme Blondie et de ses enfants Alexander et Cookie. De même, Polly Perkins, héroïne éponyme du comic-stripcrée en 1912 par Cliff Sterrett, Polly and Her Pals, est mise en scène dans les situations qui la confrontent aux autres membres de sa famille, jusqu’à ce que son père, Paw Perkins, deviennent le véritable personnage principal de la série. 

 

Le neuvième art a, lui aussi, (après que Balzac, Zola et quelques autres aient donné leurs lettres de noblesse au genre) ses sagas familiales au long cours et aux nombreux ressorts tragiques. La sérieLes Maîtres de l’orge, de Francis Vallès et Jean Van Hamme, est ainsi centrée sur les Steenfort, famille de brasseurs belges suivis sur quatre générations (entre 1854 et 1997) à travers deux guerres mondiales et sur deux continents La famille semble parfois inspirée des Buddenbrook, marchands hanséatiques nés de la plume de Thomas Mann. La réunion des séries parallèles Sambre(contraction de « sang » et « sombre ») et La guerre des Sambreest, elle, un drame historique et familial fleuve porté par Yslaire. Cette somme, débutée en 1986 et dont la publication est encore en cours, est un hommage à une certaine littérature du XIXème siècle faite d’amours impossibles et de destins tragiques avec, en toile de fond, l’histoire sociale et politique du temps.

Dans Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth(2000) Chris Ware prend comme point de départ narratif une invitation reçue par son héros éponyme à partir rencontrer un père qu’il n’a pas connu. Ware déploie ensuite une « chronique familiale [qui] se concentre quasi exclusivement sur la ligne mâle, parcourant quatre générations, de l’arrière-grand-père William, jusqu’à Jimmy » (Groensteen 2010).

Le thème de la lignée est important chez François Bourgeon. La série Les passagers du venta ainsi deux héroïnes successives, Isa et Zabo (qui sont respectivement arrière-grand-mère et arrière-petite-fille l’une de l’autre). Elles se trouvent ballottées entre le commerce triangulaire et les guerres navales franco-anglaises (au XVIIIème siècle) et la Commune de Paris, viala guerre de Sécession (au XIXème siècle). Dans Le Cycle de Cyann, récit de formation sur fond d’odyssée spatiale à portée philosophique et politique, Lazulis et Azurée Olsimar, père et sœur de Cyann (avec lesquels elle entretient des rapports compliqués), sont deux personnages importants.

Une série peut également parfois se focaliser sur initialement un individu ou un couple et donner peu à peu à connaître d’autres membres de la famille. Dans Les Bidochon de Christian Binet Rose Bidochon, mère de Robert, est ainsi au cœur d’un album entier : Bidochon mère (môman)(1997). 

 

Le traitement du thème de l’enfance, de l’éducation et des relations familiales peut être pour un auteur une manière d’échapper à la censure et/ou à la morosité de sa condition. À ce titre, il faut mentionner les strips Vater und Sohn(Père et Fils) dessinés pour le Berliner Illustrirte, par Erich Ohser (pseudonyme Plauen) entre 1934 et 1937, alors qu’il était lui-même surveillé et malmené par le régime nazi le

quel lui avait interdit tout sujet politique.

 

La mise en scène de la vie et des souvenirs d’un membre de la famille du dessinateur est source d’œuvres puissantes. Maus (1986, 1991), d’Art Spiegelman, se base ainsi sur le vécu et le récit de son propre père, Vladek, juif polonais rescapé d’Auschwitz. Le récit alterne la représentation des souvenirs narrés par son père (sa femme et lui avaient été déportés et avaient réussi à survivre) et les relations les deux hommes en 1978 à New York à l’occasion de la collecte desdits souvenirs. Après avoir, dans un comics de 1972 intitulé Prisonnier de la Planète ENFER(dont certaines planches sont insérées dans Maus) raconté le suicide de sa mère, Art Spiegelman met ainsi en lumière une relation père-fils complexe. Le premier tome est dédié à sa mère, le second à son frère aîné Richieu, qui lui n’a pas survécu à la Shoah, et dont une photo est insérée en exergue.

Plus récemment, Jacques Tardi a consacré les trois tomes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II-B (2012, 2014, 2018) à la vie de son propre père, prisonnier en 1940 puis ayant participé comme militaire de carrière à l’occupation de l’Allemagne vaincue par les Alliés après 1945. Les deux premiers volumes se basent essentiellement sur les cahiers dans lesquels il avait jadis demandé à son père de consigner ses souvenirs, et sur les archives personnelles de ce dernier. Le troisième et dernier tome, narrant une période postérieure à la propre naissance du dessinateur, entrecroise cette matière avec ses propres souvenirs d’enfance et met en scène sa mère et ses autres ascendants et parents. L’épouse de Tardi, la chanteuse Dominique Grange, ayant elle aussi eu un père prisonnier, ce récit principal est entrecoupé d’incises les mettant eux aussi en scène. Tardi règle également dans cette œuvre certains « comptes » avec ce père bourru et cette mère qu’il a longtemps entendu se plaindre de n’avoir pas eu de fille et de ne pouvoir plus, suite à son difficile premier accouchement, avoir d’autres enfants (2018, p. 146), et insère également des photos à son récit.



Suivre en cases et en bulles le parcours de ses parents pour narrer une part de son histoire familiale et, concomitamment, de l’histoire du vingtième siècle est également une démarche adoptée respectivement par l’espagnol Antonio Altarriba et la serbe Nina Bunjevac. 

Le premier publie en 2009 un roman graphique (dessiné par Kim) largement autobiographique, intitulé L’Art de voler, entrelaçant biographie de son propre père (appelé également Antonio) et roman national (Lançon, 2011) dans l’Espagne de la guerre civile, du franquisme (et de l’emprise encore forte du catholicisme traditionnaliste). Sept ans plus tard, avec L’Aile Brisée, Altarriba complète ce diptyque parental en mettant cette fois au cœur du récit la figure de sa propre mère.

La seconde, dans Fatherland(2014), raconte comment les tensions géopolitiques liées à la Guerre Froide et aux nationalismes balkaniques ont fait éclater sa propre cellule familiale. Son père s’était en effet engagé, jusqu’à la mort, dans la voie terroriste pour défendre l’indépendance serbe, ce qui poussa sa mère à le quitter en emmenant ses deux filles (dont Nina) avec elle.

Dans le sillage également de Marjane Satrapi et de son Persepolis(quatre tomes parus entre 2000 et 2003 qui mêlent le récit de sa propre enfance et de l’histoire agitée du Moyen-Orient entre 1979 et 1993, avec pour point de départ la révolution islamique en Iran), bien d’autres auteurs choisissent d’insérer leur propre petite histoire dans la grande Histoire. Peter Sis, dansLe Mur (2007), réinvestit ce schéma pour traiter de l’intérieur des Démocraties Populaires (du printemps de Prague à la chute du mur de Berlin). Dans Ma mère était une très belle femme(2007), Karlien de Villiers fait de même pour narrer son enfance dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Les familles des auteur.e.s/personnages principaux sont alors elles aussi au cœur de l’œuvre.

La BD autobiographique ou l’auto-fiction est parfois intimiste, courant qu’illustrent des œuvres comme Famille nombreuse(2017), dans laquelle Chadia Chaibi Loueslati raconte l’intégration des siens en France après leur départ de Tunisie ou Les Mauvaises Gens (2005), BD-reportage d’Étienne Davodeau faisant fond sur le passé militant de ses parents dans le Maine-et-Loire des Trente Glorieuses.

La maladie, le handicap, lorsqu’ils frappent au cœur d’une famille, peuvent également être à la genèse d’une œuvre. L’américain Chip Reece a ainsi fait récemment de son fils trisomique le héros de son comicsMetaphase(2015), tandis que La parenthèse(2010), Elodie Durand se représente frappée d’une maladie neurologique la rendant dépendante des récits de ses proches pour garder la mémoire de sa propre identité.

 

L’univers de la BD est peuplé de familles qui n’en sont pas au sens strict mais qui néanmoins vivent et sont perçues comme telles. La ressemblance physique peut y avoir une grande part. Pensons ainsi aux plus célèbres « faux-jumeaux » de la fiction, que seules leurs tailles de moustache différencient, à savoir Dupond et Dupont (sans doute inspirés de véritables jumeaux, Léon et Alexis Rémi, oncle et père d’Hergé), ou encore aux canetons espiègles aux visages si similaires que seuls leurs vêtements permet de le distinguer ; Riri, Fifi et Loulou, neveux de Donald Duck et petits-neveux de Balthazar Picsou dans l’univers Disney.

La communauté de cadre de vie, indépendamment des liens de sang, intervient également ici. Citons les deux garnements Pam et Poum (dans l’historique série initiée en 1897 par l’américain d’origine allemande Rudolph Dirks sous le titre The Katzenjammers Kids) dont les plaisanteries visent les membres d’une étonnante « famille » réunissant sur l’île imaginaire de Bongo lesdits enfants, Le Capitaine, l’Astronome et la Tante Pim. De même, Bobette, l’héroïne crée par le flamand Willy Vandersteen en 1945, vit avec sa Tante Sidonie, et après qu’elle ait partagé ses premières aventures avec son frère de sang Ricky, celui-ci est remplacé par Bob, jeune garçon recueilli par Sidonie suite à un naufrage.

Des orphelins peuvent également se trouver réunis en familles de substitution ou d’adoption. 

Dans Sardine de l’espace, série publiée depuis 2002 par Emmanuel Guibert, Mathieu Sapin, et Joann Sfar, le pirate spatial et capitaine de vaisseau Épaule Jaune recueille ainsi les orphelins de l’espace (dont les héros P’tit-Lulu et Sardine) et tous luttent contre les deux tyrans galactiques Supermuscleman et Docteur Krok.

Dans la Tétralogie du monstre, réalisée par Enki Bilal entre 1998 et 2007, le personnage principal, Nike Hatzfeld, doué d’une mémoire phénoménale (remontant ainsi de manière encyclopédique jusqu’à sa propre naissance), consacre son existence à tenter de retrouver et de protéger les deux autres orphelins, Amir Fazlagic et Leyla Mirkovic, avec lesquels il a partagé son berceau à l’hôpital « Kosevo » de Sarajevo, qu’il désigne et considère comme son frère et sa sœur. On pourrait également rapprocher cette œuvre de celles, mentionnées ci-dessus, de Spiegelman, Tardi, Altarriba et Bunjevac, tant l’ombre du père d’Enki Bilal, auquel elle est dédiée, plane sur l’ensemble de ce récit. Ce dernier avait fait partie des partisans de Tito pendant la seconde guerre mondiale, puis était devenu son tailleur personnel, avant de fuir la Yougoslavie pour Paris, laissant femme et enfants à Belgrade. Avant cela, Bilal avait placé le quiproquo possible entre Alcide Nikopol père et Alcide Nikopol fils (du même âge du fait de la longue congélation carcérale du premier) au cœur du troisième et dernier volume de la Trilogie Nikopol,Froid équateur(1992).

 

Fonder une famille peut marquer, pour un héros, l’aboutissement d’une vie d’aventure. Ainsi en est-il de Rahan, qui, après s’être un temps éloigné de son épouse Naouna, découvre en la retrouvant qu’elle lui a donné deux jumeaux. Tous trois offriront à Rahan, désormais père de famille, une sixième griffe à ajouter au fameux collier qu’il a lui-même hérité de son père adoptif, Crao (bijou enrichi à chaque génération d’une griffe représentant la vertu principale que le porteur aura manifesté au cours de sa vie). Recevoir ainsi la griffe de l’ingéniosité marque pour Rahan la fin de la course ininterrompue qui l’a longtemps mené là où il pensait trouver la tanière du soleil ou bien là où la pointe de son coutelas (après l’avoir fait tourner sur une pierre) lui indiquait d’aller.

Le parcours de vie « temporalisé » d’un héros (par opposition aux héros sans âge ni vieillissement) et le déploiement de sa vie familiale peuvent également constituer un ressort scénaristique majeur et un moyen de découper une longue série en périodes identifiées. 

La série de mangas Dragon Ball, du japonais Akira Toriyama, exploite de manière à la fois ample et originale les possibilités scénaristiques qu’offre ce thème de la « famille du héros ». Faire accéder le jeune Sangoku au mariage et à la paternité marque non seulement le passage de la période Dragon Ballà Dragon Ball Z(l’humour et l’aventure laissant place à davantage de violence mais aussi de complexité psychologique des personnages), mais aussi l’apparition d’un nouveau personnage clé de la série : Sangohan, le fils de Sangoku. Notons que Sangoku combat et élimine son propre grand frère Raditz dans l’épisode où apparaît Sangohan, immédiatement enlevé par son oncle. Par la suite, chaque nouvelle naissance de descendant de Saiyens (Trunks, fils de Vegeta, Sangoten, second fils de Sangoku) marque l’entrée dans un nouvel « arc », autrement dit dans une lutte commune des héros contre de nouveaux antagonistes (les cyborgs et Cell, puis Babidi et Boo).


Le trappeur blanc Buddy Longway, héros de la série éponyme en vingt tomes publiés par Derib entre 1974 et 2006, connait lui aussi le vieillissement, les épreuves et les joies d’une vie de mortel. Le premier album narre son mariage avec son épouse indienne Chinook (tous deux meurent dans La Source, épisode terminal de la saga), les albums successifs voient ensuite naitre et grandir leurs enfants Jérémie et Kathleen, dont les destins respectifs forment une bonne partie de la trame narrative. « Dans Buddy Longway, la famille représente le lieu de l’équilibre ; c’est, pour les personnages, la cause et la justification d’un perpétuel dépassement d’eux-mêmes (…), c’est aussi la structure idéale permettant la transmission des connaissances et des valeurs » (Pernin 1985, p. 104)

 

Le twist sans doute le plus célèbre de l’histoire du cinéma, la révélation à Luke Skywalker par Dark Vador du lien filial qui les unit, semble avoir également inspiré les scénaristes de BD. Par exemple, Thorgal, le héros de Grzegorz Rosiński et Jean Van Hamme, découvre, dans La cité du dieu perdu(1996), que le sanglant dieu vivant se faisant adorer sous le nom d’Ogotai est en fait son père, Varth, venu comme lui d’une planète lointaine et doté de certains pouvoirs. Ce dernier ne le reconnaît comme son fils qu’avant de mourir, frappé à mort par Kriss de Valnor alors qu’il allait tuer Thorgal lors de leur duel.

Les faux-frères ou les cousins maléfiques fournissent eux aussi leur lot d’antagonistes aux héros de bandes dessinées, un jeu sur les noms des personnages concernés pouvant même intervenir comme dans le cas de Fantasio et de Zantafio dans la série Spirou. Kenshin Himura, le samouraï au sabre à lame inversée et à la cicatrice cruciforme au visage créé par Nobuhiro Watsuki, trouve, lui, en son beau-frère, Enishi Yukishiro, son plus redoutable antagoniste. On apprend en effet dans le tome 19 de la série, paru en 1994, que Kenshin avait accidentellement tué sa première femme, Tomoe, au cours d’un combat (durant la période du Bakumatsu, précédent la restauration de la dynastie Meiji en 1868) et qu’Enishi a ensuite voué sa vie à le retrouver pour venger la perte de sa grande sœur bien-aimée.

Le thème de la vengeance au sein d’une famille est parfois également traité en BD en lien avec ceux de l’inceste et/ou de l’abandon de famille. Blacksad, le chat détective de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, découvre ainsi dans l’épisode Artic-Nation (2003) que la vendettaqui ensanglante le quartier The Line a pour origine l’abandon par le chef de la police et leader suprématiste blanc Karup de sa maîtresse noire enceinte de jumelles. L’une de ses filles, devenue adulte, réussit à l’épouser en cachant son identité puis à monter une machination pour l’éliminer, laquelle coûtera d’ailleurs la vie à sa sœur. On trouvera une variation sur ce thème, la mère délaissée voulant cette fois tuer le père disparu puis ayant séduit sa fille, dans Iris (1991), de Didier Comès. Pour avoir mis en scène de manière crue l’inceste entre frère et sœur, le manga Imoto Paradise ! 2(2018) a récemment été interdit à la vente aux moins de 18 ans au Japon.

 

En contrepoint, certains parmi les héros les plus emblématiques du neuvième art n’ont aucune famille connue (ces mêmes personnages semblent souvent également sans âge et surtout sans variation d’âges y compris dans de longues séries). Tintin ou Astérix sont en cela emblématiques. Un tel choix fictionnel peut renforcer chez le héros l’image de solitaire, aventurier et voyageur, comme dans le cas de Corto Maltese, et entretenir le mystère qui les entoure. D’autres ne nous font connaître que des membres éloignés de leur famille, comme Gaston Lagaffe, dont on ne connaît que la tante Hortense, le grand-oncle Odilon et un neveu.

 

Bibliographie

GROENSTEEN, Thierry « Transmission, ressemblance, impermanence », Neuvième Art 2.0, 2010, en ligne : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article17.

LANÇON Philippe, « Requiem pour un enfant du peuple espagnol », Neuvième Art 2.0, 2011 [initialement publié dans Libérationle 19 mai 2011], en ligne : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article1256.

PERNIN, Georges, Derib. Un créateur et son univers, Bruxelles, Éditions Le Lombard, 1985./