Mythes cosmophores
Publié par Bernard Guy, le 23 mars 2026 8
Les lignes qui suivent ouvrent le livre de photographies d’Isabelle Antoine, intitulé « Mythes cosmophores » (« de nombreux mythes interrogent l’origine du monde et y apportent une réponse par l’invention de cosmogonies »). L’artiste a marié des vues prises dans des grottes et d’autres prises d’avion au-dessus de montagnes. Voilà des sujets de réflexion géologique… Des renseignements sur l’ouvrage sont donnés en fin de texte.
En parcourant le livre de photographies d’Isabelle Antoine, j’ai été frappé et inspiré par la façon dont cette artiste avait organisé les vues : par paires, avec, à chaque fois, un regard souterrain et un regard aérien. Comme si elle nous invitait à réfléchir à une complémentarité secrète entre l’obscurité des gouffres et la lumière du ciel. En tant que géologue, intéressé par le temps et ses liens avec l’espace, je ne manquai pas d’imaginer le travail des agents physiques, creusant les cavités ou érodant et sculptant les montagnes.
À l’intérieur de la montagne comme au-dessus d’elle, la matière terrestre s’incline devant le temps. La roche ne se contente pas d’être : elle se défait, se dissout, s’évide, se perd dans le ciel ou dans la profondeur. Chaque creux, chaque relief, chaque ombre que ces images révèlent est une manière pour la Terre de raconter son effacement.
Dans les grottes, le vide est une mémoire creusée dans la pierre. Ce qui fut plein ne l’est plus. L’eau, lente et patiente, a soustrait la matière, grain après grain, dissous les calcaires, ouvert la voie à la nuit. Entrer dans la caverne, c’est pénétrer dans une absence : parcourir le volume d’une roche disparue, mesurer du regard et du corps le travail invisible du temps. Les concrétions qui pendent ou montent du sol ne sont pas un simple décor : elles figurent le retour du plein après le vide, la lente revanche du minéral. Chaque stalactite, chaque draperie de calcite est un geste de reconquête, une écriture du ruissellement qui répare en apparence ce que la dissolution a retiré. Mais cette fois, le manque est sans contour : l’érosion a dérobé les volumes que nul ne peut circonscrire.
La montagne s’élève autant qu’elle s’efface. Elle est un reste, une base, un socle sur lequel repose l’imaginaire du sommet perdu. Là où la grotte enferme le vide dans une forme, la montagne expose le vide à l’infini : son absence se dilue dans le ciel, se confond avec les nuées.
Entre ces deux extrêmes — le creux et la cime, le dedans et le dehors — se joue un même drame géologique : celui du passage du temps dans la matière. Les mythes anciens y voyaient déjà les gestes des dieux, les luttes du feu et de l’eau, les naissances et les engloutissements du monde.
La montagne, colonne du ciel, demeure un axe cosmophore : elle porte, relie, divise. La caverne, matrice ou tombe, ouvre vers l’invisible, vers l’origine et la fin. L’une tend vers la lumière, l’autre la dérobe ; mais toutes deux sont façonnées par le même souffle – celui du temps qui use, creuse et dissipe.
Chez les Grecs, la montagne était le lieu où le ciel touche la terre, demeure des dieux, axe du monde : l’Olympe pour les uns, le Mérou ou le Kailash pour d’autres. Ces montagnes cosmiques soutenaient la voûte du monde : elles étaient porteuses du ciel. À l’inverse, la caverne, matrice souterraine, symbolisait l’origine et le retour : le ventre de Gaïa, la grotte où fut caché l’enfant Zeus, la caverne platonicienne où se projettent les ombres du monde visible. Dans de nombreuses traditions, la descente dans la grotte est un passage vers la connaissance ou la renaissance — un contact avec le temps profond, celui d’avant l’humain.
Ainsi, dans les montagnes vues du ciel comme dans les grottes saisies par la lumière, se dessinent les deux visages du monde : celui qui s’élève et celui qui s’enfouit, celui qui relie et celui qui recueille. L’un tend vers la clarté, l’autre vers l’obscurité, mais tous deux sont façonnés par la même respiration de la Terre. Ce double mouvement — ascension et dissolution, apparition et disparition — traduit la dynamique cosmique elle-même : un univers en expansion, mais promis à l’entropie ; un monde où toute forme visible est l’empreinte d’une perte.
Regarder ces images, c’est entrer dans la durée de la matière. C’est sentir que chaque goutte, chaque grain, chaque strie raconte un effacement qui n’est pas une fin, mais une transformation. Les grottes et les montagnes ne sont pas seulement des paysages : ce sont des passages. Leurs formes contiennent le souvenir du feu, de l’eau, de la pression, du temps. En elles se confondent la géologie et le mythe, la science et la mémoire cosmique — comme si la Terre, dans sa lenteur inhumaine, continuait de rêver la forme du monde.
Ces photographies d’Isabelle Antoine saisissent ce mouvement : l’érosion qui dévore et celle qui engendre, le vide qui révèle la plénitude, la disparition qui fait forme. Regarder ces images, c’est percevoir que la Terre, loin d’être immobile, rêve et respire encore — qu’elle se retire pour mieux apparaître, qu’elle s’efface pour se souvenir d’elle-même.
Pour acquérir le livre, il suffit d'envoyer un mail à cette adresse: isabelle.antoine2@free.fr
