Sciences azur et sciences pourpres : comment dialoguer ?

Publié par Bernard Guy, le 27 avril 2021   69

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Toutes les sciences sont humaines et sociales, toutes cherchent la rigueur et la solidité ! C’est pourquoi, contre la nomenclature d’usage, séparant les sciences exactes, ou dures, d’un côté, et sciences humaines et sociales, de l’autre, j’ai proposé de distinguer deux pôles : - celui des sciences azur (qui regroupe les sciences mathématiques et les sciences de la nature, soient les premières citées à l’instant) et – celui des sciences pourpres (qui regroupe les sciences humaines et sociales au sens large). On trouvera sur le blog Echosciences Loire (https://www.echosciences-loire.fr/articles/sciences-azur-sciences-pourpres), les détails utiles pour appréhender ce vocabulaire. Si l’on peut trouver des sciences de toute couleur entre l’azur et le pourpre, il n’en reste pas moins que les deux pôles spécifiés correspondent à quelque chose : on parle des deux cultures. Dans ma propre expérience (je viens des sciences azur), j’ai souvent éprouvé des difficultés à dialoguer avec mes collègues des sciences pourpres.

 

Une part des difficultés vient que les deux camps ont des épistémologies différentes (par exemple : les unes cherchent à prédire, les autres simplement à comprendre, voir https://www.youtube.com/watch?v=VGgkvYDpgI0). Dans le présent billet, je me contente de développer un aspect qui m’a frappé, soit les différences entre les modes d'exposition qu'utilisent les praticiens des deux bords lorsqu'ils présentent leurs travaux (je ne me prononce pas sur le "fond"). Un ethnologue débarqué de Mars verra sans peine que les séminaires à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS), où il m’est arrivé d’aller depuis quelques années, sont différents (dans le mode d’exposition donc, mais aussi dans l’organisation même de l’espace et du temps) des séminaires d’un département de recherche d’une école d’ingénieur, par exemple l’Ecole des Mines de Saint-Etienne.

 

Pour progresser dans l’analyse, je me permets de distinguer deux extrêmes, renvoyant aux deux pôles précédents. C'est caricatural et pour l'utilité supposée de la discussion. Il y a bien sûr des intermédiaires dans lesquels nous sommes tous ; ou des rassemblements, par exemple de mathématiciens, ou d’artistes, qui ne rentrent pas bien dans ce découpage.

 

Voici donc les deux bords (je me limite aux modes d’exposition en séminaire). - Les tenants des sciences azur passent une bonne partie de leur exposé à présenter des faits (qui se sont passés à tel endroit, à tel moment): "voici la coupe d'une cellule vue au microscope", "voici la photo d'une galaxie prise en ondes radio de telle longueur d’onde", "voici une coupe géologique des terrains sous Saint-Etienne", "voici un spectre de diffraction des rayons X sur tel alliage de fer et de tungstène"... Ensuite on passe à l'interprétation: d'après telle théorie, on peut dire, on pouvait prévoir... Et si cela marche (à peu près), on s'arrête de parler : on part et on retourne à son travail, ses mesures, ses expériences. Quant à la forme : une série de tables alignées, on regarde tous dans la direction où l’on projette les résultats des analyses…

 

- Les tenants des sciences pourpres évoquent une réalité "brute" mais, c'est (à mon goût?) trop rapide (à moins que parfois, ils la passent carrément sous silence) et énumèrent très vite des suites de concepts "abstraits": "la révolution russe", "la modernité", "les temporalités", "l'anthropocène", "les polarités" ; ou encore des noms propres: "Bourdieu", "Latour", "Platon", "Aristote", "Simondon", "Guardini"... Pour être plus précis, on entend plutôt : « Ah ! lisez Greimas ». « Ah ! tout est dans Derrida ! ». « Ah ! tout est dans Bourdieu ! » (cela ne vient pas la même personne que précédemment, ou alors dans un lieu et en un temps différent). « Oui ! regardez Duchamp ! ». « Ah ! Dewey l’a bien dit ! », « Relisez Kant ! » (il s’agit d’une relecture, chacun ayant bien sûr déjà fait un parcours complet de Kant), « Ah ! Merleau-Ponty », etc.

 

J'ai parfois du mal, j'avoue. Il me manque une accroche concrète, dans notre espace-temps si j'ose dire. Quant à l’organisation du temps des séminaires du côté pourpre : si on s’arrête, c’est qu’il faut libérer la salle ; en fait on n’a jamais fini de parler. Et pour l’espace : des tables en rond, les personnes qui assistent se regardent ; il y a des livres posés là.

 

Je me suis longtemps posé la question du pourquoi de cet état de fait. Ma réponse n'est pas que les tenants des sciences pourpres ne regarderaient pas la bonne réalité en face ; mais c'est qu'ils sont devant une réalité trop complexe, trop riche, pour pouvoir la présenter en quelques minutes. Alors, en prononçant un nom d'idée comme "les lumières", en prononçant un nom de personne comme "Montesquieu", ils synthétisent toute une série de faits qu'ils n'ont pas le temps de reprendre. Je pense maintenant qu’il est très difficile de procéder autrement: ces noms d'idées ou de personnes portent tout le poids d'une réalité bien réelle, qui dépasse les contours du seul mot initial. Ces noms d’auteurs sont comme les noms de méthodes d’observation : ces hommes sont des instruments, chacun voit une partie de la réalité, que l’autre ne voit pas forcément. Les auditeurs mêmes qui participent à la discussion sont eux-mêmes chacun un instrument particulier.

 

Cette opposition, s'il y a opposition, est féconde... Les tenants des sciences pourpres peuvent-ils trouver avantage, à l'occasion, à redonner quelques éléments de réalité "brute" pour introduire leur propos et parler de  leur objet ? Les autres, du côté des sciences azur, peuvent-ils avouer que des concepts sont déjà bien là, dès le départ de leur description, qui mériteraient de longs discours?... L’impossibilité pour moi d’accéder sans aide au contenu du discours pourpre est de mon fait (et non du seul fait pourpre !) : je ne pourrai plus passer le même temps que ses praticiens l’ont fait à lire tous ces auteurs ; ou, si je le pouvais, je ferais d’autres choix. De même les praticiens du pourpre auront du mal à rattraper les heures de maths et de physique par lesquelles ils ne sont pas passés. Il reste alors le (difficile) dialogue, toujours à reprendre…

 

Lorsque dans une discussion on me lance "Ah ! Husserl!" je suis désorienté, mais j'imagine que c'est la même chose si j’envoie "Regardez les résultats de l'ASM - anisotropie de susceptibilité magnétique"! Il y a là des fonctionnements à première vue différents: dans un cas le nom d'une personne, dans l'autre celui de données de mesure par une méthode particulière. Mais comme je le disais à l’instant, j’entends maintenant (ou essaie d’entendre) dans le premier cas : « voici une image en rayons H (H comme Husserl) », ou en rayons K (K comme Kojève), comme je proclamais : « voici une image dans le proche infra-rouge ».

 

Et je confesse même (merci de ne pas le répéter) qu’il m’arrive maintenant de dire (imprégné d’un peu de philosophie pourpre) : « Ah Vaihinger ! ».

 

Tout cela mérite bien sûr d'être nuancé… ; j’ai voulu parler ici d’une distinction un peu générale pourpre / azur telle qu’elle se manifeste dans les exposés. Merci aux membres du groupe de recherche sur la contradiction (Saint-Etienne, Lyon), ainsi qu’aux doctorants de l’Université de Lyon (en particulier Camille Idjouadiene), pour le dialogue avec eux et l’encouragement à mettre ici ces lignes.