Impressions d’une visite au site Le Corbusier à Firminy

Publié par Michel Darrieulat, le 16 septembre 2018   150

Xl couloir de la maternelle de l unit  d habitation

Au programme de première année des élèves de l’Ecole des Mines de Saint-Etienne figure une semaine particulière appelée ‘Liberal arts’. Les élèves s’y initient à un domaine de leur choix – musique, théâtre, sérigraphie… – et j’accompagnais une douzaine d’entre eux dans leur découverte de l’architecture à travers la visite du patrimoine Le Corbusier à Firminy. Le contact avec l’œuvre du maître, au-delà de son fort contenu émotionnel, m’a renvoyé aux qualités et insuffisances de ma formation initiale en classe préparatoire et  de mon expérience professionnelle de chercheur au centre ‘Sciences des Matériaux et des Structures’ de l’Ecole. Et je voudrais le partager.

                                     

    Les élèves de l'école des mines visitent l’école maternelle

au sommet de l’unité d’habitation

Ma première sensation a été de retrouver la notion de volume. Le Corbusier est un grand architecte d’intérieur qui rend présent dans ses trois dimensions l’espace qu’il donne à habiter. Trop souvent nous vivons à deux, voire à une dimension.  Les appartements  de l’unité d’habitation ont été conçus pour des gens modestes, mais quel plaisir d’y voir une baie se développant sur deux étages, et quelques mètres carrés où l’on a l’impression de hauteur au-dessus de sa tête ! Pourquoi la formation des ingénieurs a-t-elle abandonné la géométrie descriptive qui était l’occasion de travailler dans l’espace et de créer des surfaces qui s’affranchissent du plan, comme Le Corbusier a si bien su le faire avec le dôme de l’église Saint-Pierre ?

Pénétrons dans la galerie qui longe la maison de la culture, du côté opposé au stade. Regardons l’espacement inégal des fenêtres, inspiré nous explique-t-on par la collaboration (orageuse) du maître avec Xenakis. Là le couloir n’est plus quelque chose fait pour gagner du temps, une échelle scalaire dans laquelle tous les décimètres se valent. La disposition inégale des vitres y arrête l’attention du passant et donne l’envie de profiter du lieu et de l’instant et d’en chercher le rythme.   

                                            Les vitres inégales du couloir de la maison de la culture

Plus généralement, je regrettais que la formation d’ingénieur ait délaissé la géométrie et le dessin. Certes, savoir calculer, c’est décisif,  manipuler les abstractions, c’est utile lorsqu’on s’intéresse aux particules élémentaires  qui ne sont pas des objets dotés d’une forme, et encore moins d’une couleur. Mais où est l’approche sensible dans tout cela ? Un professeur d’architecture a montré aux élèves un extrait des carnets que  Le Corbusier emportait toujours avec soi. En permanence des croquis, des notes nombreuses, qui consignent le ressenti de toutes choses que le maître accumulait lentement dans sa mémoire puis réassemblait patiemment.   Vais-je continuer à me plaindre au sujet de ma formation ? Elle m’a donné accès au monde des matériaux et là, un sentiment de fierté  s’est fait jour en moi, en particulier dans l’église Saint-Pierre. Rappelons-nous : dessinée par l’architecte à la fin des années 50, elle était presque inconstructible à son époque. Il a fallu élaborer des coffrages spéciaux pour la réaliser en 2006. Ce serait tellement plus facile aujourd’hui grâce aux techniques de fabrication additive, nouveauté  dans le bâtiment.

                              

                                                       Le dôme de l’Eglise Saint-Pierre de Firminy

Car à côté du béton auquel nous sommes habitués, et qui servira longtemps encore pour les barrages et les fondations,  il existe maintenant des bétons aux performances étonnantes, notamment ceux qui contiennent des fibres. Ils permettent de réaliser de vraies dentelles minérales, qui rivalisent avec les moucharabiehs. Par des techniques décalquées de l’impression 3D, la forme se libère des contraintes du coffrage et peut être aussi complexe qu’on le veut. Et que dire du béton teinté dans la masse, qui peut réconcilier la palette du peintre avec la construction ?  Un jour, ce sera fini des traces noirâtres que l’humidité laisse sur le béton. Et que dire des possibilités du verre ou de certains métaux anodisés dont les couleurs  changent avec le point dont on les observe (gonio apparence) ?

L’ingénieur ouvre ainsi un avenir aux architectes de la génération de nos élèves. Il fait chaud ou froid au gré du temps dans la maison de la culture : les matériaux isolants d’aujourd’hui sauraient y porter remède. Le toit incurvé repose sur des câbles métalliques disgracieux : demain des géométries  audacieuses seront constructibles sans que rien ne se voie de l’extérieur. Le foyer, qui rassemble les visiteurs autour de la hotte et de son haut conduit de fumée, est un lieu qui invite aussi les œuvres d’art. Ces œuvres, on peut désormais les peindre, les tisser, les sculpter par des techniques de fabrication additive à partir d’un dessin numérisé en deux ou trois dimensions. Reste à faire ce dessin. Au moment où ce dernier devient plus facilement objet, faut-il en laisser l’initiative à celles et ceux qui sont initiés aux arts plastiques, c’est-à-dire, rarement  des ingénieurs?

                           

                                                             Le foyer de la maison de la culture