Nouvelles formes de travail et pandémie: le télétravail en question

Publié par Elisabeth Goutin-Burlat, le 28 avril 2021   77

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Synthèse rédigée le 4 février 2021 par Elisabeth Goutin-Burlat, coordinatrice des échanges académiques, Mines Saint-Etienne 

Conférence de Fanny Lederlin, chercheure en philosophie politique (recherches centrées sur la thématique travail et société).
"Les dépossédés de l'open space" (PUF - 2020)

Fanny Lederlin a été invitée par le comité de suivi QVT de Mines Saint-Etienne pour présenter sa réflexion, ses travaux prenant un sens tout particulier à la lumière de la crise sanitaire actuelle et du recours massif au télétravail depuis mars 2020. 
Depuis plusieurs années, Fanny Lederlin se consacre à l’étude des nouvelles formes de travail et de management : entre autres, digitalisation, robotisation, et bien sûr télétravail. Elle porte un regard critique sur les dérives de l’ultralibéralisme et pointe les risques qu’un recours massif au télétravail peut faire peser sur les dynamiques collectives mais aussi sur les individus. Ses recherches sont entrées en résonnance avec l’actualité et ont logiquement retenu l’intérêt de plusieurs médias. 
De nombreux collègues et élèves de Mines Saint-Etienne ont suivi cette rencontre numérique et posé de multiples questions, preuve que le sujet passionne désormais ! 
Je vous partage ce que j’ai retenu des grandes lignes de son propos et des échanges.

A priori, le recours au télétravail peut répondre favorablement à plusieurs défis. 

Outre le fait d’être une solution immédiate à la crise sanitaire bien sûr, cette modalité de travail peut passer pour un progrès social (temps retrouvé, meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée) mais aussi un progrès écologique favorisant la réduction des émissions de CO2. Il peut aussi être appréhendé comme une expérimentation de nouvelles façons de travailler ensemble.
Mais pour Fanny Lederlin, le consensus médiatique sur ces 4 points est à questionner.

La réflexion menée sous un angle sociétal et collectif inscrit plus largement le télétravail dans les mutations des dernières années et dans le cadre de notre rapport au travail, au monde, aux autres, à la planète…
En France, et indépendamment de la crise sanitaire, le gouvernement et les syndicats se sont mis d’accord sur deux principes : 
• le télétravail doit être le résultat d’une contractualisation entre salarié et employeur mettant en œuvre une notion de volontariat de part et d’autre : tous les postes ne sont pas télétravaillables,  et tout le monde ne souhaite pas télétravailler.
• le télétravail à 100% (toute la semaine) ne doit pas être la norme.

Au-delà des bénéfices personnels que chacun peut trouver (ou non) au travail à distance, 3 grandes questions se posent : 
Le télétravail est-il un progrès social ? une forme d’organisation qui profite au plus grand nombre ? 
Cela dépend des pays et des secteurs d’activités. Sur le plan mondial, le tertiaire est sur-représenté (« les travailleurs du clic ») et 70% des télétravailleurs sont des cadres. C’est donc un phénomène minoritaire dont bénéficie un petit nombre d’actifs. Les bénéfices et les contraintes liés au télétravail suivent des lignes de fracture spécifiques selon l’identité, le statut et le patrimoine de chacun.e (homme/femme, habitat adapté ou non, débutant.e dans le métier et l’organisation ou statut confirmé et réseau professionnel établi). Pour faire simple ce sont les mères de familles, en début de carrière et sans espace de travail dédié dans la maison qui auraient le plus à perdre en termes de QVT !
Depuis 40 ans, on observe une individualisation croissante du rapport au travail : les collectifs de travail disparaissent, les travailleurs sont davantage mis en concurrence. Le télétravail participerait de cette atomisation et de cet éclatement : isolation physique renforcée, fragilisation potentielle de certains travailleurs (selon des études récentes, le travail isolé à domicile renforce les conduites addictives).
Le télétravail est-il écologique ? 
Chauffer davantage sa maison, devenue lieu de travail principal, ou remplir son réservoir pour aller au travail ? Le bilan reste à faire entre ces alternatives. Par ailleurs, quel est l’impact environnemental des technologies numériques ? L’ordinateur est de toute façon allumé, à la maison comme au bureau : calculer l’empreinte écologique du télétravail n’est pas si facile…
Le télétravail représente-t-il une amélioration de nos conditions d’existence ? 
Le travail façonne notre rapport au monde…qui sommes-nous en tant que télétravailleurs ? Le télétravail nous prive de nombreux échanges informels. Moins de rencontres, mais peut-être une productivité accrue…est-ce une évolution souhaitable pour les individus et la société ?
La question du rapport à l’espace et à l’urbanisme se pose également: faudra-t-il repenser l’immobilier professionnel ? (exemple des centres d’affaires en déshérence à New York). Peut-on envisager l’émergence d’un maillage spatial différent, à taille plus humaine, avec des espaces de co-working près de chez soi, à la fois lieux de travail et de contact social ?
Travailler en pyjama, est-ce vraiment un progrès ? Il y a un risque d’aliénation et d’invisibilisation. Un repli durable sur la sphère privée appauvrit considérablement l’existence. S’habiller pour aller travailler, c’est endosser un personnage public avec un statut, une identité. Le passage au bureau est symbolique : on se confronte à soi-même en tant que personne publique.

Fanny Lederlin interpelle en conclusion notre modèle de société et les valeurs qui le sous-tendent. Si les valeurs sociétales dominantes nous poussent implicitement vers la concurrence et la compétition, comment faire vivre un esprit d’équipe à distance ? La confiance et la coopération sont des pré-requis indispensables pour ces nouvelles modalités d’organisation du travail.
Le débat sur le télétravail serait peut-être au final l’arbre qui cache la forêt : si les valeurs collectives sont encouragées au plus haut niveau, l’essor du travail à distance devrait pouvoir offrir des perspectives intéressantes pour les individus, pour les organisations et pour la société.

...et pour écouter la conférence c'est ICI