Te regarder comme un pays (de l’espace, des voyages et de la curiosité)

Publié par Bernard Guy, le 13 juin 2018   220

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Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est…

Marcel Proust, La Prisonnière (NRF, 1923) cité dans Mario Heimburger, Le Voyage Immobile, Transboréal, 2017.

   

Le festival Curieux Voyageurs s’est tenu il y a quelques mois à Saint-Etienne. Il nous a certainement donné envie de quitter notre environnement familier et aller à la découverte de nouveaux espaces. Je voudrais ici faire rêver à d’autres départs, peut-être plus économes. 

Et d’abord critiquer cette notion d’espace : elle paraît pourtant si claire. L’espace, collection de tous les espaces, de tous les pays, est-il déjà là, en attente d’être exploré ? Un ensemble de lieux où se positionner, avec leurs coordonnées GPS bien polies, jusque quinze chiffres après la virgule ? Imagine-t-on un dialogue du genre :

  • « As-tu vu le point (48.858391 ; 2.294426) ? C’est super !
  • Ah non, je préfère le (48.857092 ; 2.34129), qui n’est certes pas bien loin du premier ! »

C’est pousser jusqu’à l’absurde une représentation géométrique abstraite, induite par la science et la technique ; mais qui nous entraîne à des erreurs intellectuelles si nous la prenons au sérieux et oublions ses racines.

 

Les curieux voyageurs savent que l’espace, ce n’est pas cela ; c’est bien plus. Mais comment le dire, comment le comprendre ? L’espace et sa représentation ne peuvent être dissociés des points matériels qui les constituent : des étoiles, des montagnes, des arbres, des constructions humaines, des maisons… Avec les corrélations qui les allient : la lumière, la marche, la pensée, l’amitié, la nécessité, la pluie et le beau temps… toutes sortes de voyages. Cet espace est mobile, et nous devons même y rajouter nos frères humains : quand nous allons à Venise, nous nous heurtons à des murs que nous n’aurions pas vu, mais aussi à des touristes venus des quatre coins du monde, autant d’éléments de cette contrée devenue chatoyante. Et les repères GPS de tout à l’heure alors ? Appuyons-les par sécurité sur les lieux qui ont le moins la bougeotte : bergère, ô tour Eiffel ; ou encore tel pont du troupeau…

 

L’espace donc, un ensemble de points rangés dans des boîtes étanches, empilés les uns à côté des autres ? Non, une somme d’itinérances, inséparables de petites ou grandes histoires. Et les regards, les parcours même, sont propres à chacun. Cette maison où tu rentres, n’est pas dans mon domaine. Cette rue que tu traverses tous les jours, je ne la connais pas. Ce point de vue sur la ville est nouveau pour moi. Ces amis que tu visites, que puis-je en dire ? L’un poussera la porte d’une galerie d’art que je ne franchis jamais, l’autre d’un stade sportif, ou d’un escape game. L’un frappera au Secours populaire, l’autre aux dieux d’une église. Un refugié de Syrie, posté au bord du boulevard : son attente m’est étrangère. Pour l’un le chemin, c’est le tramway aux heures de pointe, pour l’autre la promenade de l’animal familier dans le quartier désert, pour l’autre encore la course du camion poubelle au petit matin.

 

L’espace, une variété de points de vue sur un seul et même objet défini une bonne fois ? Non, une infinité de flux multicolores enchevêtrés, chacun déroule le sien. Le GPS n’est que la trame grise commune à tous. Mille Saint-Etienne différents, que dis-je, cent mille. Imbriqués, empilés au même endroit, cachés les uns aux autres. Je n’en perçois qu’un. Suivons l’ami pour explorer avec lui ce pays si proche. Notre compagnon conduit avec lui un voyage. Il est lui-même le paysage ignoré.

 

Références

B. Guy : Penser ensemble le temps et l’espace, Philosophia Scientiae, 2011, https://journals.openedition.o...

B. Guy : Ruptures urbaines, une pragmatique spatio-temporelle, Parcours anthropologiques, 2015. https://journals.openedition.org/pa/422

B. Guy: La mésologie et la pensée des relations entre temps, espace et mouvement: des convergences. Mésologiques, http://ecoumene.blogspot.com/2...

B. Guy : A quelle vitesse le temps passe-t-il ? Echosciences Loire, 2017, https://www.echosciences-loire...