A propos de Betty Rojtman et de son livre "Une faim d'abîme"

Publié par Jacqueline Dessagne, le 27 novembre 2019   38

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Nous retranscrivons dans cet article la présentation par Mireille Coulomb, de la conférence donnée par Betty Rojtman le 20 novembre 2019 dans le cadre des Conférences de l'Hôtel de ville proposées par l'association de philosophie "Aussitôt dit". 

Le livre de Betty Rojtman dont il est question s'intitule :

 "Une faim d'abîme. La fascination de la mort dans l'écriture contemporaine". 

(éditions Desclée de Brouwer, 2018)

Mireille Coulomb s'adresse à la conférencière invitée et aux auditeurs de la conférence :

« Je vous remercie d’avoir accepté de faire cette communication à Saint-Etienne.

Vous êtes née à Paris, et vous y avez fait vos études de Lettres, mais en 1971, vous partez en Israël, et vous y vivez désormais, même si vos attaches avec la France demeurent très importantes.

Votre questionnement sur le sens de l’existence, et sur la sourde présence du néant, ne date pas d’hier puisque votre thèse portait en 1973 sur « Forme et signification dans le théâtre de Samuel Beckett ». Vous êtes, en 1985, professeure associée à l’université hébraïque de Jérusalem, et vous écrivez en 1986 Feu noir sur feu blanc, Essai sur l’herméneutique juive, puis en 1991 Une grave distraction, avec une préface de Paul Ricoeur. Vous êtes, de 1992 à 1998 directrice fondatrice du Centre de recherche sur la culture française, et vous menez une série de séminaires au collège international de philosophie de 1996 à 2009. Vous publiez en 2001, Le pardon à la lune. Essai sur le tragique biblique, en 2002, Une rencontre improbable. Equivoques de la destinée et en 2007 Moïse, prophète des nostalgiques. Enfin, en 2019, vous publiez l’ouvrage dont vous allez nous parler : Une faim d’abîme, La fascination de la mort dans l’écriture contemporaine.

Je vais me permettre quelques incursions biographiques, non pour raconter votre vie, mais pour situer vos recherches et votre écriture au cœur d’une existence personnelle particulière. En effet, on peut dire que le tragique est aussi une expérience vécue pour vous, puisque vous êtes née en 1949 dans une communauté juive décimée par la Shoah. Vos parents s’étaient rencontrés dans la résistance juive, mais vous dites dans un interview que vous avez accordé au journal La Croix qu’ils vous ont légué un judaïsme heureux, ouvert sur le monde. Il ne s’agit pour vous, ni de nier le tragique, cette présence du néant et de la mort au cœur de nos existences, ni d’y être aliénée par une fascination morbide.

Vous confronter au néant, c’est ce que vous faites dans Une faim d’abîme, en traversant des figures exemplaires de l’écriture contemporaine passionnée de mort, de Kojève à Lacan, en passant par Bataille, Derrida et Blanchot. Vous voyez dans l’écriture contemporaine « le credo d’une nouvelle éthique », d’un « salut par le manque ». Pour nous, Dieu est mort, mais, dites-vous, « devant le désastre, l’homme de la négation « refuse d’être sauvé » (vous empruntez cette formulation à Georges Bataille, dansL’expérience intérieure) et semble emporté par une paradoxale jouissance, une pulsion de mort qui pervertit son élan civilisateur.

Votre livre fait état d’une « ambiance » littéraire et philosophique, si l’on peut s’exprimer ainsi, ambiance qui colore de sa tonalité sombre toute une génération d’auteurs, et donc d’étudiants, de lecteurs, d’intellectuels, car ces auteurs sont lus, étudiés et parfois écoutés

(ils sont professeurs ou font des Séminaires comme Lacan).

Cette faim d’abîme, vous la lisez d’abord dans l’œuvre d’Alexandre Kojève. Contrairement à son maître philosophique, Hegel, Kojève ne décrit pas une dialectique qui parvient à surmonter le négatif ou la contradiction, mais (je vous cite) « une irréductible fracture entre l’homme et le monde ». Le désir en tant que tel, un désir sans objet, confère à nos existences le sens paradoxal d’un manque, d’une blessure inguérissable, d’un « élan vers le rien ». Heidegger, à son tour, promeut la mort comme un être fondamental, premier, l’être-pour-la-mort grandissant l’homme sans Dieu, mais l’aliénant paradoxalement à son inexorable finitude.

Georges Bataille, que vous étudiez ensuite, oppose, dites-vous, « à la désincarnation hégélienne, une mort hideuse et sans épiphanie ». L’homme disparaît et (je vous cite) « la mort vraie ne peut s’accorder à rien ; elle n’entre ainsi dans aucune cohérence, ne ménage aucun avènement ». Il ne s’agit plus de combattre, soulignez-vous, mais de « souffrir l’instant », vous écrivez : « debout sur la falaise, l’homme se contente d’observer le malheur, dont l’écume vient vers lui et le bouleverse ». La vie est organique, pour Bataille, toute entière faite de transformations, qui sont autant de négations de la mort absolue, mais qui assimilent la vie humaine à un mouvement de corruption et de pourrissement, inéluctable.

Derrida est lecteur de Bataille et poursuit à sa manière cet élan vers le néant. Toutefois, avec lui, la mort change de sens, elle prend (je vous cite) un « caractère cauchemardesque et spectral », elle devient une « négation abstraite ». Derrida va théoriser la perte absolue du sens. Pour vous, on trouvait encore chez Bataille la peur pré-conceptuelle de l’anéantissement, le tourment de la survie, ce qu’efface la lecture de Derrida. Vous écrivez : « ce n’est plus la vie de l’homme, c’est l’image de l’homme (...) telle que l’humanisme la cultive, qu’il s’agit à présent de broyer ». Avec Derrida, la faim d’abîme devient aspiration vers le non-sens.

Maurice Blanchot est aussi lecteur de Bataille. Il va pousser le processus de négativité hégélien vers une expérience extrême, celle d’un vide jamais comblé, d’un impossible qui nous attend derrière tout ce que nous vivons. Nous n’allons nulle part, et rien n’est jamais acquis, à chaque atteinte correspond un nouveau vide. Il s’agit de ne plus pouvoir, ne plus vouloir, passivité qui est tout le contraire de la tranquillité, plutôt inaction et abdication. L’écriture elle-même délite ce qu’elle nomme, tue ce qu’elle désigne.

Enfin Lacan, qui est psychanalyste, repose la question du sens de l’humain, pour mieux en décrire le manque, l’impossible atteinte. Vous écrivez que, comme Blanchot, Lacan préfère l’intense et l’extrême. Mais il en vient à définir le « réel » (ce qu’il nomme le réel) comme une extériorité mauvaise, un mal pur. L’extériorité est mauvaise, mais le néant est aussi interne, et les tourments que l’on veut jeter au-dehors sont inséparables du moi. L’homme n’est pas un être doux, mais a tendance à une «insondable agressivité » (agressivité au cœur même de la morale, c’est la lecture que Lacan fait de la morale de Kant, à partir de Sade). Lacan décrit ainsi une pulsion agressive ontologique,

mais surtout, une pulsion de mort tournée vers soi, vers l’autodestruction.

L’ouvrage se termine par un appendice sur « la fluidité de l’être et La Kabbale », dans lequel vous reliez votre réflexion sur la mort dans l’écriture contemporaine aux sources hébraïques de la pensée occidentale.

Je voudrais, pour terminer cette introduction, dire que cet ouvrage est écrit dans une très belle langue, qui rend véritablement présente au lecteur l’expérience de la mort et du tragique à l’œuvre dans l’écriture des différents auteurs, chacun étant lu de façon précise, singulière, dans sa différence et sa continuité avec les autres. Vous parvenez à nous faire saisir par le rapprochement de ces différentes œuvres la réalité d’un univers littéraire et philosophique dont l’unité vient de cet inquiétant désir de néant, de cette aspiration au non-être.

Pour prolonger cette approche fascinante d’une « esthétique du malheur », qui fonde notre culture, je vous laisse donc la parole. »

Mireille Coulomb, professeure de philosophie en classes préparatoires au Lycée Claude Fauriel de Saint-Etienne.