Et la transition épistémologique?

Publié par Bernard Guy, le 6 octobre 2019   56

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Introduction

Nous vivons, ou tentons de vivre, une transition énergétique, une transition écologique, appuyées si possible sur une transition citoyenne. Et s’il fallait aussi une transition épistémologique, c’est-à-dire une modification dans la façon de comprendre la construction de notre connaissance du monde, et de nous-mêmes ? Le présent texte donne des éléments dans ce sens. Il a été écrit comme base d’une intervention suivant la projection du film « Les artistes de la vie » (Pierre Westerlinck, Production « On passe à l’acte »), le 24 septembre 2019 (Cinéma Le Méliès Saint-François, Saint-Etienne). Le genre littéraire initial (texte comme support d’une lecture orale devant un auditoire) a été conservé.


Présentation de l'auteur 

Je me consacre à la recherche scientifique en sciences de la terre et en physique. Sans être philosophe de formation, je m’intéresse à des questions de philosophie de la connaissance et d’épistémologie : j’en ai éprouvé le besoin dans mes travaux sur les fondements de la physique.

Aussi, je n’ai pas autorité pour vous parler ce soir. Contrairement à la plupart des personnes présentes, je ne suis pas militant : suis-je d’ailleurs assez courageux pour l’être ? Je ne travaille pas dans les domaines des sciences humaines et sociales, qui pourraient me secourir pour parler de questions concernant la situation de chacun d’entre nous par rapport à sa propre vie, ou engageant l’avenir de notre société. Et je connais moins bien que vous les problèmes du monde d’aujourd’hui.

Malgré ces réserves, j’ai accepté de venir : n’est-ce pas, comme le film nous le montre à propos des personnes interrogées, pour prendre moi aussi ma place (nous discuterons tout à l’heure ce mot de place) ?

 

Remarques générales

Commençons par quelques remarques générales. Voilà un film qui donne espoir, optimisme ; un film qui donne envie de vivre et d’entreprendre. Je suis très respectueux et admiratif de toutes les personnes qu’il nous montre. Très riche, il présente des initiatives nombreuses et variées, différentes les unes des autres. Chacune vaudrait la peine de s’y arrêter longuement. Mais cela est évidemment impossible.

Je vais me contenter de quelques remarques dictées par mes propres réflexions ; remarques à prendre parmi d’autres, qui seraient également possibles de tant de points de vue, y compris philosophiques. Alors que le sujet mériterait chaleur et empathie, c’est plutôt une analyse froide que je vais proposer : un regard abstrait, général, sur certaines des propositions entendues, une analyse de la consistance interne des propos et leur cohérence par rapport à la construction possible de la connaissance. Ne prenez pas cela comme un avis définitif et surplombant. Ai-je le droit d’ailleurs d’extrapoler à la vie ce qui concerne plutôt la logique ? Ce sont des paroles détachées de l’action, et qui méritent d’être confrontés à votre expérience. Merci donc à l’avance pour votre indulgence et pour le dialogue qui nous permettra d’avancer.


Peurs et/ou espoirs pour le même monde 

Le premier point sur lequel je m’arrête est celui de la dynamique du « et / et » évoquée par plusieurs personnes dans le film. Ces dernières nous encouragent à passer du « ou / ou » au « et / et ».

Dans notre éducation en effet, on nous a inculqué l’idée que nous avons à chercher la vérité, c’est-à-dire trouver les bons mots en correspondance avec la réalité : il y a une et une seule adéquation possible, elle nous est imposée par une observation objective, je dirai servile, de la réalité ; à nous d’être appliqués. Soit on a trouvé, on est dans la vérité ; soit on n’a pas trouvé, on est dans l’erreur. De deux propositions qui s’opposent, on a ou l’une ou l’autre, il n’est pas possible d’avoir les deux en même temps. Toute contradiction est à l’avance bannie. Dans cette recherche, nous pouvons faire confiance à des élites qui savent et peuvent nous guider. Sous réserve d’avoir trouvé, cette attitude apporte un certain confort, une certaine sécurité, une certaine stabilité.

Nous savons maintenant que cette posture est impossible : depuis un siècle, l’analyse de la construction de la connaissance nous montre qu’il y a une pluralité de représentations possibles du monde, que nous devons appuyer sur une pluralité de choix, d’hypothèses. Il n’y a pas toujours de limite imposée entre le vrai et le faux. Cela peut nous conduire à accepter en même temps plusieurs options qui peuvent paraître contradictoires : nous sommes dans la situation du et / et. Mais nous voyons sans peine que cette situation n’est pas stable ni toujours confortable. Elle peut nous donner l’impression de tourner en rond, de ne pas avoir de fondement solide. Sans cesse elle nous demande de prendre du recul par rapport aux choix que nous faisons, de jauger les différents avantages et inconvénients de la pluralité des modèles ; sans cesse elle nous demande de remettre sur le métier nos représentations (on parle de la recherche de points de vue « méta »).  C’est pour cette indispensable mise en mouvement que je parle de dynamique du « et/et ». On peut parler aussi de pensée complexe au sens d’Edgar Morin.

Cette dynamique du « et/et » se présente dans le film dans deux grands cas. Une première fois à propos de la dualité peur / espoir. Regardant notre monde, regardant le même monde, les personnes parlent tout autant de peur, de dépression, de pleurs, de pessimisme, que d’espoir, de bonheur, de joie, d’optimisme. On aurait pu attendre peur ou espoir ; non c’est peur et espoir. On peut se poser la question : comment la même cause pourrait-elle entraîner en même temps deux conséquences contradictoires ? Comment ces deux résultats si opposés pourraient-ils coexister ? Une autre façon de poser la question : qui va dire si c’est l’un ou l’autre ? Peur ou espoir ?, puisque les deux sont possibles ? Dans quelle situation sommes-nous ?

Nous répondrons alors : la limite entre espoir et peur n’est pas imposée, elle n’est pas donnée automatiquement par la nature de façon totalement objective, extérieure à nous. Elle est dans une certaine mesure choisie par nous ; elle est appréciée par un mouvement jamais terminé de dialogue avec nous même, avec les autres, avec le monde.

Alors choisir entre peur et espoir ? Nous pouvons héberger une analyse qui ne nous épargne pas de regarder le réel en face, mais qui ne nous paralyse pas. C’est alors la liberté, la dignité qui nous est offerte de donner tout seuls un sens à notre existence, à notre action, sans l’appui automatique de rien ; d’être porteurs d’espoir plutôt que de peur ; de faire confiance au dialogue, à l’avenir, de choisir la vie. Cela ne signifie pas que nous soyons naïfs : il y a toujours nécessité de dialogue pour faire émerger les possibles, dépasser les contradictions.

Après la dualité « peur / espoir »,  la dynamique du « et / et » s’exprime dans le film à propos de choix de vie : par exemple, puis-je à la fois manipuler de l’argent, parler à des banquiers, et être davantage fraternel ? Certaines personnes interrogées nous conseillent de sortir de nos radicalités : peut-être l’argent n’est-il pas le mal absolu ? Tout dépend de la façon de l’utiliser. Il n’est pas forcément à opposer à la générosité ? Nous sommes encouragées à concilier deux cultures, deux polarités : d’un côté, le pragmatisme, l’efficacité, le réel ; de l’autre côté, le rêve, l’art, la folie, les idéaux. On nous parle non d’opposition mais de complémentarité ; c’est un mot que l’on utilise aujourd’hui en physique à propos de la dualité onde / corpuscule des particules élémentaires.

Je ne dis pas que cette dynamique du « et/et » est toujours tenable : les militants que vous êtes me diront : parfois ce n’est plus possible de tout concilier, parfois il faut savoir trancher dans le vif.


Trouver sa place, atteindre la plénitude?

Un point lié au précédent est celui de la question de trouver sa nature propre et sa place dans la société. Nous cherchons tous à trouver notre bonne place dans la communauté des hommes. Une fois que nous l’avons trouvée, ou pensons l’avoir trouvée, nous éprouvons plénitude, bonheur, joie.   

Dire cela laisse penser qu’on pourrait atteindre une connaissance complète et qu’il y aurait pour chacun une place une bonne fois pour toutes. Cela ne s’accorde pas complètement avec ce qui précède. Le mot « place » a un sens de stabilité, de permanence, alors que nous venons de voir que, régulièrement, il nous faut réajuster, rediscuter, confronter notre point de vue à celui des autres etc. dans un monde en changement constant. D’ailleurs la remarque d’une personne interrogée dans le film va dans le sens de ma réserve. Elle nous dit : « il vaut mieux être nomade de l’interrogation que sédentaire de la certitude ». On parle ailleurs de pionniers du sens : on comprend ainsi que le sens est une aventure et n’est pas donné une fois pour toutes.

C’est pour cela qu’il faut préciser le sentiment de plénitude, bonheur, épanouissement, accomplissement des rêves, que l’on entend dans le film. Bien sûr, moi aussi, j’aspire à trouver ma place et cette plénitude qui va avec.  Mais c’est une plénitude paradoxale qui ne fait pas l’économie de toujours repartir en avant. On parle dans le film de chemin, d’axe, c’est sans doute préférable à place. Toujours il nous manque quelque chose. Cela est aussi exprimé par le philosophe François Jullien quand il parle de la vie : la véritable existence c’est se tenir en dehors de soi, en avant de soi, selon l’étymologie d’ex-ister (stare, ex). Attention, cela ne veut pas dire que l’on n’est pas dans le présent : cela veut dire que le véritable sujet excède sa mesure, excède ce que nous pouvons dire de lui à chaque instant ; excède la mesure du monde.

Cette imperfection du plein est aussi qualifiée en langage savant d’incomplétude : c’est une caractéristique fondamentale de nos discours sur le monde, que ce soient les discours des physiciens ou des philosophes, ou des discours que nous construisons chacun pour nous-mêmes pour dire notre compréhension du monde. Incomplétude : toujours il manque quelque chose. Cela peut être exprimé de multiples façons : on parle de l’incomplétude des systèmes axiomatiques ; il y a l’incomplétude de nos modèles du monde physique microscopique ; il y a l’incomplétude de la construction de la connaissance dans notre situation à l’intérieur du monde : nous ne pouvons regarder le monde de l’extérieur (on parle de rationalité relationnelle et non substantielle). Sachant que toute connaissance est relation au monde, nous ne savons pas de façon ultime ce qui appartient au monde et ce qui relève de nous-même comme sujet observant.

Ce manque irréductible est à la fois chance et limitation. De façon imagée, on peut dire que c’est le blanc de la feuille de papier sur laquelle nous écrivons notre histoire. Ce blanc est condition de possibilité : sans cela nous ne pourrions rien écrire ; mais il est limitation dans le sens où il manifeste un inconnu, une absence de mots ; il ouvre à un inconnu… Notre écriture se détache sur un fond inconnaissable. Ce manque, c’est aussi la mer qui appelle au voyage, mais est mystère dans ses profondeurs. C’est encore le vide qui permet le mouvement, c’est aussi parfois l’échec dont il faut se relever.


Le bonheur des autres 

Un point qui revient souvent dans le film est celui de l’évidence expérimentale selon laquelle notre place dans le monde, notre bonheur, ne peuvent être disjoints du bonheur des autres. Les deux bonheurs sont liés. Transformation de soi et transformation du monde ne peuvent se concevoir séparément. Peut-on relier ce constat aux réflexions précédentes ?

Cela pourrait paraître surprenant. Comment en effet être en phase avec les autres alors que nous avons toutes les raisons de penser que nous n’avons pas la même compréhension du monde qu’eux. Comment dialoguer avec eux alors que nous n’utilisons pas les mêmes mots pour dire le monde ? Que partageons-nous avec eux ?

Il y aurait de nombreuses façons d’argumenter ce lien entre bonheur personnel et bonheur des autres, en prenant le soin d’indiquer ce qu’est le bonheur, le soin de réfléchir à la façon dont nous nous définissons et définissons le monde. Toute connaissance est relation : dans une pensée relationnelle, nous tombons sur un emboîtement infini de relations et d’entités ; les entités sont ce que les relations relient, comme autant de substances. La compréhension du monde et la nôtre propre sont liées de façon inextricable. Le bonheur du monde et le nôtre propre sont liés de façon inextricable, c’est une autre façon de parler d’amour. Dans le contexte de possible relativisme induit par la pluralité des discours (après tout, tout se vaut, il faut tout accepter ? cf. le et/et de tout à l’heure), le vivre ensemble est un dépassement concret.

Ce qui nous est commun, c’est ce manque dont je parlais à l’instant. Je crois que c’est un même manque, ce ne sont pas des manques différents. Les autres sont une figure de ce qui nous manque. Ce que nous avons en commun, c’est cet appel à un voyage à faire ensemble.

Le monde lui-même, qui nous permet de trouver notre place, peut-être même d’y être heureux, nous est donné. Certes nous le transformons, mais il nous manque dans la mesure où nous ne maîtrisons pas le mystère de son existence : il nous précède. Quel sentiment cela nous inspire-t-il ? Peut-être quelque gratitude d’y être des passagers, même provisoires ?

 

La vie, une oeuvre d'art?

Arrêtons-nous maintenant un instant sur le titre du film : il nous invite à être des artistes de la vie. Un artiste, c’est quelqu’un qui nous fait sortir de la répétition, il produit des choses inattendues, singulières.

Comment le comprendre ? Une façon de le faire est de rappeler que le réel est infiniment plus riche que les mots que nous utilisons pour le décrire. Cela nous donne une certaine latitude pour définir les mots ; chacun donne un sens différent à ces mots ; l’artiste les pousse dans leurs retranchements, c’est comme s’il inventait des mots nouveaux.

Une autre façon de répondre est de parler de la performance des artistes : performance, au sens d’une série d’actes, au-delà des mots. Une personne du film nous dit à sa façon que la vie se moque du bla-bla-bla, autre façon de parler de la limite des représentations. Nous avons besoin de toucher, d’agir, de voir, de montrer.

 

Conclusion: la transition, le changement

Pour terminer, parlons un peu de changement ; nous n’avons pas parlé de transition, le mot est peu prononcé dans le film, qu’elle soit écologique ou citoyenne, telle qu’elle vous occupe comme militants, telle qu’elle nous préoccupe tous.

Le changement peut se comprendre de deux façons : celui du surgissement de l’inattendu, de l’inouï, à l’instigation des artistes que nous sommes tous ; la mise en acte de nos rêves ; du nouveau pur. Mais le changement peut aussi résulter de la recombinaison de facteurs déjà connus ; à arranger de meilleure façon : ainsi rendre moins fort le rôle de l’argent et de l’économique, plus fort celui de la fraternité… Dans l’évolution du monde qui nous attend, ces deux types de changements s’associent de façon étroite.

Je m’arrête là, je souligne les limites de mon discours. C’est vous qui avez à dire et à montrer, beaucoup plus que moi qui n’ai aucune autorité spéciale pour vous parler. Je vous remercie pour votre attention.

 

Remerciements : Je remercie Joël Marty et le Collectif pour une Transition Citoyenne pour leur invitation et leur confiance.  Je remercie tous ceux avec qui j’ai discuté les sujets abordés par le film « Les artistes de la vie ». Je salue Christine Berton (Echosciences, Loire); et aussi Camille Roelens avec qui quelques points ont été discutés dans le cadre d'un "Cercle philo" à l'Ecole des Mines de Saint-Etienne. La photographie présentée montre différents types de transitions observables dans une coulée basaltique (région Auvergne Rhône Alpes).

 

Quelques références (non forcément appelées dans le texte)

Pape François (2015) Loué sois-tu, Laudato Si’, Sur la sauvegarde de la maison commune, Encyclique, Bayard, 206 p.

Guy Bernard (2009, 2012, 2014, 2017) ; coord. Actes des ateliers sur la contradiction, Presses des Mines, Paris.

Guy Bernard (2014) Pour un nouveau paradigme. La dichotomie conceptuelle entre temps et espace est (devenue) un obstacle à la pensée. Commençons par le mouvement ! https://hal.archives-ouvertes....

Guy Bernard (2018) Te regarder comme un pays (de l’espace, des voyages, de la curiosité). Blog Echosciences Loire.

Guy Bernard (2019) ESPACE = TEMPS. Discours sur le système du monde, Penta Editions, Paris, 230 p.

Jullien François (2018) Ressources du christianisme, mais sans y rentrer par la foi, L’Herne, 124 p.

Morin Edgar (2005) Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 158 p.

Vaudène Didier (2017) Dialectique des effets d’insu, Eikasia, 2017, 26 p. 

Westelinck Pierre (2019) Les artistes de la vie, film 1h 13 ; Production : On passe à l’acte.

Sites internet : On passe à l’acte. Les artistes de la vie. Kamea Meah, passeurs de films inspirants.CTC42.

 

Résumé

Le film de Pierre Westerlinck, intitulé Les artistes de la vie (2019), présente une série de témoignages de personnes qui sont passées à l’acte et réalisé un rêve qui les tenaillait. Pour y parvenir, elles sont su vaincre des obstacles intérieurs et extérieurs, et rassembler l’enthousiasme de compagnons de route. Le texte présente quelques remarques à caractère philosophique / épistémologique sur la structure des propos reçus : - dynamique du « et / et », comparée à la problématique du « ou / ou » ; - recherche de sa place dans le monde et atteinte du bonheur ; - caractère d’incomplétude de nos représentations du monde ; - lien entre bonheur personnel et transformation du monde, - partage avec les autres d’une même situation de manque par rapport à l’incomplétude ; - la vie comme œuvre d’art ; - les changements du monde qui nous attend, mêlant l’inattendu, l’inouï de nos œuvres d’art aux recombinaisons indispensables de facteurs déjà connus… Ces commentaires, sans aucune prétention à une validité universelle, sont compris comme simple occasion de dialogue avec les militants de la Transition Citoyenne, dans le cadre de la « Fête des possibles ».

Mots clés : vie ; artiste ; bonheur ; plénitude ; contradiction ; et/et ; ou/ou ; incomplétude ; place ; changement ; transition ; transformation ; mouvement