Les histoires tissent notre identité
Publié par Bernard Guy, le 12 juin 2026
Les histoires ne sont peut-être pas des objets que nous possédons, mais des structures qui nous constituent. Nous parlons souvent des récits comme de réalités extérieures : livres rangés dans une bibliothèque, mythes transmis par une culture, souvenirs conservés dans une mémoire. Pourtant, cette représentation est insuffisante. Les histoires ne sont pas simplement « devant » nous ; elles sont en nous, et même, dans une certaine mesure, elles sont nous. Elles ressemblent moins à des tableaux accrochés à un mur qu’à des fibres nerveuses traversant notre être. Elles organisent notre perception, notre temporalité, nos gestes, notre identité individuelle et collective.
Le dualisme cartésien a profondément marqué notre manière occidentale de penser cette question. Chez Descartes, la pensée et l’étendue appartiennent à deux registres distincts : d’un côté la substance pensante, de l’autre le monde matériel. Une telle séparation favorise une vision où les récits deviennent des contenus mentaux secondaires, des représentations ajoutées à un sujet déjà constitué. Le sujet existerait d’abord ; les histoires viendraient ensuite l’informer ou l’orner. Mais cette hiérarchie paraît aujourd’hui de plus en plus difficile à soutenir.
Les approches contemporaines de la cognition incarnée (« embodied cognition ») vont dans le sens inverse. Elles montrent que la pensée n’est pas une activité abstraite détachée du corps et du monde, mais un processus distribué dans les interactions sensorielles, motrices, affectives et sociales. Penser, ce n’est pas seulement manipuler des symboles ; c’est habiter un milieu, agir dans un espace et un temps, anticiper des trajectoires, mémoriser des séquences d’action. Or un récit est précisément cela : une organisation temporelle du mouvement et de l’expérience. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les histoires jouent un rôle constitutif dans la formation de l’identité.
Spinoza fournit ici une ressource philosophique majeure. En refusant la séparation radicale entre l’âme et le corps, il propose une conception unifiée de l’être humain. Le corps et l’esprit ne sont pas deux réalités distinctes, mais deux expressions d’une même substance. Les affects, les souvenirs, les idées et les mouvements corporels appartiennent à une même dynamique. Dans une telle perspective, les récits cessent d’être de simples représentations intellectuelles : ils deviennent des configurations de l’existence elle-même. Une histoire vécue, racontée ou transmise modifie réellement la puissance d’agir des individus et des groupes. Elle réoriente les affects, les attentes, les possibilités d’action.
Cette approche permet aussi de dépasser l’opposition classique entre les « grands récits symboliques » et les formes de rationalité scientifique ou mathématique. Une démonstration mathématique elle-même peut être comprise comme une histoire : elle possède un commencement, une tension, des bifurcations, une résolution. Elle guide l’attention dans le temps. Elle fait apparaître progressivement une nécessité. Le raisonnement n’est pas seulement un assemblage statique de propositions vraies ; il est une trajectoire cognitive. Comprendre un théorème, c’est souvent refaire intérieurement un chemin. Ainsi, même les formes les plus abstraites de la pensée demeurent enracinées dans des structures narratives et temporelles.
Les sociétés humaines révèlent encore plus clairement cette dimension constitutive des récits. Aucune communauté ne peut se maintenir sans histoires partagées : mythes fondateurs, mémoires collectives, récits nationaux, traditions religieuses, biographies héroïques, mais aussi récits scientifiques ou techniques. Ces histoires ne servent pas seulement à transmettre des informations ; elles synchronisent les individus dans un temps commun. Elles produisent de la cohérence et de l’orientation. Une société sans récit commun serait comparable à un organisme privé de système nerveux : un ensemble de parties incapables de coordonner leurs mouvements.
On peut alors aller plus loin et considérer qu’un mouvement dans l’espace et le temps est déjà, en un sens, une histoire. Toute trajectoire inscrit une continuité, une mémoire et une orientation. Les mouvements des individus se croisent, se répondent, se transforment mutuellement ; ils tissent des récits collectifs. À différentes échelles — biologique, psychologique, sociale, historique — le monde apparaît comme un entrelacement de trajectoires narratives. Les histoires ne seraient donc pas des ajouts culturels à une réalité brute ; elles constitueraient l’une des formes fondamentales d’organisation du réel vécu.
D’un point de vue épistémologique, cela conduit à déplacer la question de la vérité. Une histoire n’est pas seulement vraie ou fausse comme un énoncé isolé ; elle est aussi plus ou moins capable d’intégrer des expériences, de produire de la cohérence, de relier des temporalités et des actions. Le récit devient un opérateur de structuration du monde. Cela ne signifie pas que tous les récits se valent, ni qu’il faille renoncer aux critères rationnels de validation. Mais la rationalité elle-même apparaît désormais comme enracinée dans des dynamiques narratives plus profondes.
Ainsi, loin d’être périphériques, les histoires semblent participer à la fabrication même des êtres et des sociétés. Elles ne sont pas seulement des contenus de conscience ; elles sont des formes d’organisation du vivant et du collectif. Nous ne sommes pas simplement des sujets qui racontons des histoires : nous sommes aussi des êtres racontés, traversés et constitués par elles.
Je remercie Marielle Lachenal pour sa réflexion et sa pratique de terrain sur les liens qui nous relient les uns aux autres (cf. la photographie du visuel principal), Patricia Crozel pour le dialogue que nous avons sur Spinoza, Sarah Woods pour son travail sur les histoires (stories!) et notre collaboration sur les histoires scientifiques, ainsi qu'Alain Manac'h pour son approche du théâtre militant. Liste non limitative, à étendre à tous les médiateurs.
