Tiphaine Kazi-Tani - Design et mutations du travail

Publié par Christine Berton, le 7 avril 2017   3k

Xl design et mutations

Chercheur associé au CoDesign lab de Télécom ParisTech, Tiphaine Kazi-Tani enseigne le design dans plusieurs établissements tels que, à Paris, l’École de Condé et l'École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d'art ou, à Mulhouse, la HEAR (Haute Ecole des Arts du Rhin)


Chargée de recherche au Pôle Recherche de la Cité du Design de Saint-Etienne, elle a également été commissaire associée à l’exposition n°2 intitulée « Panorama des mutations du travail » pour la Biennale du Design 2017.

Entretien autour d'un café avec Tiphaine Kazi-Tani qui revient sur son parcours et précise son approche de designer des (r)évolutions en cours.



Les mutations du travail, c’est une thématique constante dans vos travaux de recherche ou pas forcément ?

En vérité, pas du tout ! Moi, à l’origine, j’ai commencé à travailler pour le Pôle Recherche de la Cité du Design sur deux problématiques finalement assez éloignées de la question des mutations du travail. Il y a deux ans, ma première mission avait consisté à produire un état de l’art sur les pratiques sociales nocturnes de la ville ; ce qui se passe la nuit en ville, qu’y font les gens, quels gens, comment ? qui avait donné lieu à une publication.

Suite à ça, des affinités se sont créées. Et donc Olivier Peyricot, le directeur du Pôle Recherche, m’a envoyée l’an dernier en mission dans un tiers-lieu pour compléter les apports d’un travail alors en cours et qui, cette année, donne également lieu à une expo qui s’appelle « Fork the world ». Je suis donc partie dans un tiers-lieu de l’arrière-pays barcelonais animé par la communauté Calafou et plus spécifiquement à la rencontre d’un groupe de personnes qui mènent le projet « GynePunk » orienté vers des pratiques d’auto-diagnostisc gynécologique open source et des techniques de soins de première urgence pour les femmes en difficulté sociale, réfugiées, migrantes illégales, travailleuses du sexe.
Donc ça, c’est la manière dont je suis rentrée dans la Biennale et puis, par la suite, en septembre 2016, Olivier Peyricot m’a proposé de rejoindre l’équipe curatoriale de la Biennale, ce que j’ai volontiers accepté.



Le travail et ses mutations est un sujet vaste et qui reste certainement encore très flou. Comment l’avez-vous abordé ?

Je suis arrivée à un moment où certaines choses étaient déjà assez ancrées. Le travail a été relativement fluide dans la mesure où il y avait déjà, pour l’exposition n°2, des grandes têtes de chapitre et des points de vue qui étaient posés.

Cette exposition, c’est la plus vaste spatialement, c’est celle aussi qui ramène à elle le plus d’objets et de dispositifs. Et elle a été conçue comme une espèce de coupe longitudinale dans la matière du travail. C’est-à-dire en choisissant un point de vue historiographique et puis à partir de là, en essayant de le dérouler à travers des formes de travail qui nous sont contemporaines.

Et puis, à partir de là, commencer à repérer les hypothèses de déconstruction, de détricotage qui peuvent sûrement aussi s’opérer de façon contemporaine et faire l’hypothèse que ces choses-là sont peut-être des avenirs proches du travail et qu’il faut les observer.

Donc, cette ligne directrice était posée de cette façon-là. Et à partir de là, on a essayé de préciser certaines choses, en supprimer d’autres aussi qui nous paraissaient finalement trop ouvrir ou amener trop de complexité à un discours qui l’était déjà. Parce qu’à partir d’un moment il y a énormément de choses qui sont intriquées. On est dans une ère de complexité assez accélérée et le travail n’y échappe pas. Il a donc été question de préciser des propos, d’en évacuer d'autres en se disant qu’on ne pouvait pas être exhaustifs. Et puis, il y a eu aussi des moments où on s’est posé la question inverse, en se disant, qu’est-ce qu’on a envie de ramener comme pièces, qu’est-ce qu’on ramène à nous comme projets de designers, quelle place on leur laisse, donc voilà, c’était un aller-retour entre essayer de construire un discours conceptuel, théorique, en s’appuyant par la suite sur des objets, et puis, en repérant aussi des objets, voir à quel point ils faisaient écho avec nos points de vue et les ramener à nous.



Pour nous donner à voir par les mots cette exposition n°2, ses objets et leurs résonances avec les textes qui les accompagnent, quels en seraient les grands chapitres ?

Notre point d’entrée c’est une réflexion autour du foyer comme terminal industriel. Donc ça c’est vraiment l’entrée historiographie c’est-à-dire qu’on observe la manière dont des processus industriels, les révolutions de la conception du travail qui sont à l’œuvre à partir du XIXème, peut-être même avant mais en tout cas il y a quelque chose qui se cristallise nettement au XIXème siècle, donc comment ces mutations-là entrent dans le foyer via la domestication de procédés et de gestes industriels ? Ça peut être la surgélation, la cuisson vapeur etc.

Mais, ce qui est embarqué aussi avec ça, c’est une idéologie, sociale, économique, donc on essaie de pointer ça aussi. Notamment toute la question du travail implicite, cette lente construction de la naturalisation du travail des femmes par exemple, du travail exclusif domestique des femmes. Et comment finalement, cette possibilité-là active aussi le foyer comme un lieu de production de la force de travail. Et que la possibilité de cette production de force de travail abondante, très encadrée et choyée aussi idéologiquement, fait l’objet d’un travail implicite et non rémunéré. Ça nous paraissait important aussi de le pointer. Le capitalisme productiviste tel qu’on le connaît, tel qu’il nous a amené son lot de progrès et de catastrophes aurait-il été le même sans ce travail idéologique visant à naturaliser progressivement le travail domestique des femmes ?



Cette chose-là, elle nous paraît d’autant plus intéressante qu’il nous semble qu’on en retrouve des résonances maintenant, ce qui fait l’objet de notre deuxième grande partie qui s’intéresse au digital labor. Alors ça, c’est amené par une sorte de petit sas technologique qui va s’intéresser à la manière dont des mutations comme les infrastructures techniques vont aussi permettre à des formes diffuses de travail de s’installer. C'est toute la question du wifi et de l’hyper accessibilité d’internet via les ondes radio. Et la façon dont la perte progressive des câbles permet de lisser des espaces et des passages entre espaces domestiques et espaces de travail, temps professionnel et temps personnel.



Pour nous, ça c’est vraiment une espèce d’antichambre technique du digital labor, le digital labor étant, pour les sociologues, tout ce travail de la petite tâche numérique. C’est une compréhension qu’on étend nous aussi à des formes de travail implicite qui s’hyper-diffusent sur les réseaux comme par exemple l’entraînement d’algorithmes, ce truc qu’on fait sans le savoir à chaque fois qu’on poste une image dans Facebook et que l’interface nous demande s’il y a bien telle ou telle personne dans cette image. S’il est capable de nous le demander c’est qu’à un moment DeepFace a été bien entraîné. Et c’est nous qui avons contribué à l’entraîner entre autres. Mais pas que nous, donc c’est aussi intéressant parce que DeepFace est aussi très largement entraîné par ce travail du digital labor, c’est-à-dire qu’à un moment il y a des milliers, si ce n’est des dizaines de milliers de travailleurs du clic qui, pendant quelques mois, ont travaillé, alors là pour le coup en étant rémunérés, à entraîner DeepFace à la reconnaissance de centaines de milliers d’images. Mais quand je parle de rémunération, on parle de rémunérations qui sont extrêmement faibles, de l’ordre de quelques centimes...
Donc notre deuxième grand chapitre est un peu le cœur de notre réflexion, c’est celle qui fait vraiment son investigation sur le présent.



Avant notre dernière partie, nous traversons deux cartes blanches : « Le bureau générique » de T&P Work Unit qui vient questionner le bureau en ayant fait une forme de prélèvement du programme de bureau que les conceptrices ont-elles-mêmes conçu pour l’agence de publicité BETC afin de proposer une réflexion sur ce qu’est un espace de bureau, qu’est-ce que le bureau libre implique, par quelles étapes on est passé par le développement de l’architecture intérieure des bureaux et dans le design du mobilier pour arriver à la proposition qu’elles font aujourd’hui.
Et « Si automatique ? » d’Eric Fache qui, comme son nom l’indique peut-être, s’intéresse aux relations compliquées qu’on entretient avec la robotisation entre fascination, peur, enthousiasme, esthétique, haine motivée par la crainte de se voir remplacés par les robots.

Et une fois passées ces deux cartes blanches, on arrive sur le dernier chapitre du panorama pour poser la question de la fin du travail. Sachant qu’on ne propose pas quelque chose comme "le travail se termine" mais c’est plutôt un moment où on s’est proposé d'au moins rappeler qu’il y a des tensions dans le travail, il y a des choses qui sont mises en tension et qui peuvent peut-être se découpler. Comme travail et emploi, ou activité et emploi, comme l’œuvre et le labeur, comme l’économie et la dépense. On a essayé de faire remonter toutes ces tensions ne serait-ce que pour pointer qu’il y a quelque chose dans les formes contemporaines du travail, tel qu’on le connaît et qu’on le pratique, qui ne vont pas nécessairement de soi. Et qu’elles peuvent peut-être être séparées dans une certaine mesure de l’économie ou au contraire, excessivement amplifiées pour nous en libérer à un moment.



Quelle est la spécificité du designer dans une proposition de ce type ?

Le designer produit, si ce n’est des objets, au moins des dispositifs dans lesquels sont souvent pris des objets. Une de ses prérogatives, ou en tout cas une des missions qu’il semble endosser, c’est de se poser la question de la qualité des propriétés habitables du monde, ou plus ou moins habitables. Parmi les tâches qui lui sont également dévolues, il y a probablement la question de sociabiliser parmi nous des techniques, des inventions techniques inédites. Donc tout ça passe par la conception de dispositifs dans lesquels rentrent des objets, par un travail de décryptage et d’encryptage. Le designer ne fait pas a priori un travail d’enquête sociologique, même s’il a besoin de s’appuyer sur des outils qui sont proches de la sociologie, parce qu’il a besoin d’imaginer être au plus près de ce que pourraient être des usages, et donc d’encrypter ces usages dans des fonctions, dans des formes.

Et nous, ce qui nous intéresse, c’est aussi d’arracher certains de ces objets qui sont des objets de design industriel de leur contexte, et les mettre dans un contexte un petit peu différent comme celui de l’exposition qui est plus réflexif mais aussi de les mettre au contact d’autres objets qui pourraient ressembler à des objets de design mais qui sont plutôt des objets de plasticiens.

C’est-à-dire d’un côté à la fois arracher à la contingence l’objet du design industriel et le mettre dans une situation qui commence à être un endroit réflexif. Et inversement, avec les objets des plasticiens, les baisser un peu au niveau de la contingence pour que, justement, il y ait quelque chose de leur possibilité d’usage qui se mette à paraître plus fort, une espèce de cosmologie d’objets et de dispositifs qui nous parlent d’usages et de fonctions potentiels, et des symboles qui sont embarqués dedans.



Vous l’avez dit quand vous vous êtes présentée, vous avez travaillé avec des personnes en situation précaire, des personnes en marge, qui vivent des formes d’exclusion. On a beaucoup parlé de fracture numérique, est-ce que le design dans son implication dans des modèles sociaux en cours ou à venir, a pour ambition d’atténuer ces factures ou est-ce qu’il risque de les renforcer ?

C’est une question à laquelle je serais bien en peine de répondre parce que je ne pense pas qu’il y ait LE design. Il y a des attitudes, des méthodes, des circonstances, il y a des gens avec des compétences, des prises de position, des savoirs et des savoir-faire. Parmi ces savoirs et ces savoir-faire, certains sont transférables et partageables, d’autres le sont peut-être moins. C’est un truc sur lequel la communauté de la recherche en design n’a pas fini de s’écharper. Définir le design, ce qui fait sa spécificité en tant que mode d’agir et de connaître le monde en tant que pratique réflexive, ça c’est un truc toujours un peu compliqué.
Je pense que la question est surtout de savoir si le designer est un professionnel outillé d’une certaine manière, avec des outils qui sont ceux du design c’est-à-dire à la fois ceux de la conception et de la formalisation aussi en même temps. La question est de savoir à quoi servent les outils, en fait, et qui en commandite l’usage.

Effectivement, quand j’étais dans ce tiers-lieu Calafou, je me suis retrouvée avec des gens qui revendiquent le retour d’une souveraineté technique et technologique. Et ça passe par des choses finalement assez vastes et ouvertes. D’abord assurer la maintenance et la maintenabilité de l’endroit dans lequel ils vivent qui est une ancienne friche industrielle, à certains endroits partiellement en ruines, dans lequel il n’y a évidemment pas de chauffage. Donc on est aussi à des niveaux techniques de réapprentissage et de recherche d’autonomie technique. C’est par exemple apprendre à fabriquer un poêle en glaise, des choses qui nous paraissent finalement très loin de nous dans un moment aussi technologique. Mais c’est aussi par ailleurs des gens qui se posent des questions hautement technologiques sur le hacking, sur le bio-hacking, des gens qui sont à des niveaux de réappropriation où la technique a tout son sens. Quels rapports médiés par des techniques j’entretiens avec le monde ? De quels rapports techniques médiés j’ai besoin dans certaines circonstances ? Parfois c’est au niveau du bricolage de garage, parfois c’est au niveau de la vraie complexité scientifique.
Dans le cas particulier du projet GynePunk, ce qui était intéressant c’était à la fois de faire entrer et de commencer à essayer de maîtriser par soi-même un vocabulaire et des techniques qui sont ceux des sciences biomédicales telles qu’on les connaît, donc qu’est-ce que ça veut dire que d’apprendre tout seul des éléments cytologiques. Mais inversement, qu’est-ce qu’il y a comme anciens savoirs, qu’on pourrait qualifier de folkloriques et qui ont été évacués par le cadre épistémique de la science tel qu’on le connaît en Occident, qui ont toujours une validité et qui peuvent rendre des services à des gens qui justement ne sont pas en situation de pouvoir avoir accès, pour une raison ou pour une autre, aux instances biomédicales habituelles. Donc c’est à la fois s’intéresser à la cytologie, à la fois être capable de bricoler un microscope avec une webcam, un agitateur avec un disque dur cassé, et à la fois savoir repérer quelles plantes peuvent avoir un effet sur les crampes menstruelles, savoir qu’avec un peu d’acide acétique, donc juste un peu de vinaigre dilué, on peut réussir à identifier des cellules anormales sur un col de l’utérus, etc, et fabriquer avec la combinaison de tous ces savoirs des outils appropriés.



Ces démarches et initiatives, si elles sont plus souvent remarquées aujourd'hui, semblent rester totalement individuelles. Pensez-vous que ces systèmes-là peuvent, à terme, entraîner une collectivité beaucoup plus importante ?

C’est difficile à dire mais je préfère espérer que non. Tout simplement parce que ce qui me paraît intéressant dans ce projet en particulier mais aussi dans plein d’autres projets qu’on peut relier à ça comme on les voit par exemple dans l’expo 6 sur les tiers-lieux, c’est que chacun de ces projets justement, au lieu de faire système, ouvre des brèches et justement montre la diversité possible des orientations que peuvent prendre la technique et le design.

C’est le philosophe du design Pierre-Damien Huyghe qui dit, et je trouve la proposition pas inintéressante, que le design, ça fait aussi partie des choses qui peuvent proposer des orientations à la technique. Parce qu’il les formalise aussi. On peut peut-être imaginer plein de modalisations pour un seul modèle technique, et ainsi pouvoir multiplier les choses. Donc je pense que justement, c’est peut-être très intéressant d’échapper à la logique du "faire système" et de réussir à pouvoir se déplacer, être juste à côté, et à partir de là, aussi, proposer aux individus et au groupe, ce qui, de manière circonstancielle, leur convient le mieux.
Si on garde cette logique du système de santé par exemple, c’est évident qu’on n’est probablement pas toutes et tous amenés à être intéressé.es par l’autodiagnostic. On voit bien que ces choses-là peuvent être très circonstancielles et très évolutives et varier beaucoup suivant nos situations sociales, psychologiques, économiques et que, Dieu nous garde, celles- là elles ne sont pas figées, elles sont capables d’évoluer. Donc ce qui est probablement super intéressant, c’est que peut-être des formes de design puissent proposer des multiplications de modalités. Parfois, le design fait émerger des formes systémiques et dans ces cas-là, peut-être qu’il se range plutôt du côté de l’institutionnel et de formes de pouvoirs institués. Mais peut-être aussi que parfois le design est capable de produire d’autres modalités.
Autant j’ai du mal à croire à la figure du designer activiste parce que je pense qu’il est toujours rattrapé par certains formalismes de sa pensée de designer, celui de la contrainte, celui du cahier des charges, celui du brief, autant la figure de l’activiste qui aurait pour compétence d’être designer me paraît plus intéressante. Finalement, si on réfléchit aux groupes d’activistes, dans les groupes agissant politiquement, chacun vient aussi avec des compétences qu’il met au service de sa cause quelle qu’elle soit : celui ou celle qui peut traduire d’une langue à l’autre peut aider à diffuser des textes qui ne sont pas disponibles dans sa langue maternelle, celui qui sait faire la cuisine peut s’en charger quand le groupe se réunit, et celui qui est designer a aussi des compétences propres. Et d’un coup, dans le cadre de l’activisme, sans doute qu’il y a des formalismes qui sont libérés parce que finalement c’est la personnalité de l’activiste qui l’emporte sur celle du designer



Vous avez donné une conférence sur la fin du travail, sujet que vous avez d'ailleurs rapidement évoqué tout à l’heure au cours de l’entretien, ma question précédente portait aussi sur ça. Face au travail qui est déjà une valeur malmenée, bien érodée, et qui est aussi aujourd’hui au cœur des débats dans le cadre des élections à venir, vers quoi votre observation et votre analyse de cette thématique-là, votre implication aussi en tant que designer, vous orientent-elles ? Pensez-vous qu’il faille totalement repenser le travail et, pourquoi pas, en faire le deuil ? Est-ce que de nouvelles formes de travail, et là pour le coup, je reviens sur l’idée de masse car ça concerne bien sûr des millions de personnes, doivent et peuvent être créées ?

C’est évident qu'en Occident il y a quelque chose qui est en train de se déliter sur l’emploi. Ça fait 20 ans, 30 ans que les sociétés occidentales cherchent des moyens de lutter contre le chômage de masse via des moyens qui semblent toujours des pansements sur des jambes de bois, que ce soit en libéralisant totalement les coûts horaires et la notion même de salaire minimum, ou au contraire, comme c’est le cas en France, en essayant de renforcer la protection sociale par moment et se rendre compte que ça semble un frein face à la mondialisation et la manière dont celle-ci se diffuse suivant des modèles capitalistes. Donc, on n’y arrive pas.

Par ailleurs, ça pose la question de l’éthique du travail, c’est-à-dire à quel moment on arrive à parler sans en avoir peur de la question de l’oisiveté ou du fait qu’il y a peut-être des gens qui sont tout simplement inemployables, dans le sens où il y a des choses qui résistent trop fortement. Donc là, je ne sais pas si le design peut faire grand’chose.

Après, les activités créatives, elles sont un peu le poison et le remède. A la fois on peut les replaquer assez facilement justement sur les discours très positivistes sur la valeur du travail, sur le fait que le travail nous donnerait juste un but transcendantal à nous autres humains, donc ça c’est du côté de l’idéologie, du symbolisme, une forme presque de mystique du travail.

Il y a probablement en dessous de ça, un niveau qui est un petit peu plus dur, peut-être même cynique, qui est aussi de regarder comment les travailleurs créatifs, et ça c’est vraiment le propos de T&P Work Unit avec «Le bureau générique », produisent un modèle extrêmement désirable de travailleurs. D’abord parce que très souvent en free-lance, ce qui produit effectivement un phénomène d’allègement de cotisations sociales assez important. Et puis, sur des modalités mêmes de travail, c’est-à-dire être qu'ils sont capables d’alterner des moments de très grande intensité de travail mais aussi des moments de travail beaucoup moins forts voire sans travail entre deux projets, mais en restant dans une attitude de veille permanente. Quand on est un travailleur créatif, tout est objet à interrogation, critique. Là aussi, on est dans des formes de travail mais qui ne sont pas rémunérées. Donc voilà, on voit aussi comment le travailleur créatif peut être désirable.

Et puis, le travailleur créatif introduit aussi une notion qui est quand même intéressante, c’est celle de l’intermittence qui est en train d’être observée d’assez près par des gens comme Bernard Stiegler par exemple. C'est se dire que l’emploi continu, salarié, il faut en effet en faire le deuil parce que, de toute façon, eu égard aux progrès qui arrivent avec l’automatisation, il va probablement falloir en faire le deuil. A fortiori dans des endroits où on n’avait pas prévu que ça se passerait comme ça. C’est assez intéressant de voir comment les traders qui, il y a 10 ans, passaient pour des espèces de super prédateurs indéboulonnables, font aujourd’hui partie des gens qui sont en train de voir leur profession s’automatiser à tout crin, et ils ne seront absolument pas compétitifs face à leur contrepartie automatique qui sont les algorithmes et qui calculent infiniment plus vite qu’eux et prennent des décisions infiniment plus rapides. Donc voilà, je pense que l’automatisation nous réserve beaucoup de surprises.

Après, effectivement pour le moment il y a une question dont on ne sort pas, c’est celle de l’économie. Face à de l’emploi qui semble s’éroder à grande vitesse, comment est-ce qu’on arrive à faire en sorte que tout le monde continue à pouvoir vivre de façon décente et puisse surtout, enfin probablement aussi, ne pas sombrer psychiquement. La question est là aussi : comment je redonne un but à ma vie ? Et effectivement, il y a des questions qu’il faut se poser sur celle de l’activité. Qu’est-ce que c’est ? A partir de quand commence l’activité humaine ? Qu’est-ce qu’on considère ? Est-ce qu’on ne considère que des activités qui seraient praxiques ou est-ce qu’on considère aussi les activités poïétiques ? Est-ce qu’on ne considère que celles qui peuvent être valorisables au sens économique ? Bref, est-ce qu’on considère les choses autrement ?

Helen Hester, qui donnait une conférence il y a quelques jours, nous rappelait aussi cette chose très importante, c’est que l’automatisation contemporaine, comme pratiquement toutes les très grandes avancées techniques et technologiques de l’humanité et a fortiori celles qui sont arrivées ces 100 dernières années, a d’abord été pensée à l’intérieur d’un cadre industriel et militaire. Donc, si on doit penser l’hyper automatisation pour justement pouvoir en finir avec l’employabilité et se mettre à réfléchir autrement à comment on agit sur le monde et pourquoi, il faut aussi, dans le même temps, réfléchir à des modes d’automatisation qui ne seraient ni industrielles ni militaires mais qui seraient déjà foncièrement, essentiellement, domestiques. Ce qui repose la question du travail du care : qu’est-ce qu’on en fait ? comment on fait ? comment est-il rémunéré ou pas ? etc etc




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